dimanche 27 mai 2012

L'appel de l'inconnu

Comme chaque année à l’approche de l’été, les dernières journées de mai exhalent une saveur particulière et revêtent un inexplicable goût de fin. Célébrant l’inespéré retour du soleil, les terrasses des cafés s’étalent sur les trottoirs déjà bondés où défile la multitude de passants dont le visage, d’ordinaire fermé, s’ombre pour l’occasion d’un lumineux sourire. Le long du boulevard Saint-Michel, l’air sent bon la nourriture et le café, le soleil et le rire. L’envie de ne pas travailler est bien là, présente, ne demandant qu’à pervertir mes bonnes intentions, si bien que si ça ne tenait qu’à moi, je me serais déjà paresseusement affalée sur l’un des bancs ombragés du jardin du Luxembourg, l’œil semi-fermé, les manches de mon blazer bleu navy remontées et mes talons aux lanières meurtrières soigneusement ôtés. Je n’avais encore jamais été à Paris toute seule, encore moins pour y passer un examen, mais il faut une première fois à tout, et me voilà qui marque le coup en ce petit matin, perdue au milieu des rues pleines de vie de la capitale, ne pouvant détacher mon regard fasciné des mythiques façades haussmanniennes.



  
Car malgré tout, Paris, pour une provinciale comme moi, c’est la ville de l’inaccessible, la ville où la néophyte que je suis se perd toujours dans les méandres du métro crasseux, la ville où je me fais allégrement klaxonner puis insulter lorsque je ne traverse pas assez vite au goût des p**** d’automobilistes, la ville où je reste émerveillée aux côtés des touristes chinois devant les illustres monuments aux façades si tristement grises mais en même temps si imposantes ; et pourtant, au fond, quels que soient ses avantages et ses inconvénients, Paris reste à mes yeux la ville idéalisée par excellence, la ville de tous les possibles, celle qui a toujours exercé sur moi un attrait dont je ne saurai expliquer l’origine. Bien que dans l’immédiat j’ignore tout ou presque de la capitale, je sais déjà que c’est là que je voudrais étudier et m’installer une fois mon bac en poche — l’anonymat parisien sera mon refuge, mon salut, mon subterfuge face à une réalité actuelle trop étouffante et trop restreinte. Dans les moments difficiles, j’ai de fait souvent rêvé de prendre le large un jour ou l’autre et de larguer les amarres une bonne fois pour toutes, en laissant derrière moi ma ville natale par trop hantée de souvenirs. Un coup de cutter bien net est parfois la meilleure chose à s’infliger pour éviter de ressasser les mêmes pensées. Mais pendant ce temps-là, le métro continue de rouler, et je me laisse porter, les yeux fermés, la tête relâchée, parce que c’est si agréable de rouler à l’infini sans se soucier de sa destination.

Arrêt Rue de la Pompe. Je descends finalement. Dehors, le soleil tape sec, une lueur blanche aveuglante qui écorche les yeux nus, et je meurs déjà de chaud. Arrivée devant mon centre d’examen, je dois avouer que je commence sérieusement à flipper ma race : les autres candidats parlent espagnol entre eux avec une aisance qui me fait froid dans le dos. Et je comprends rien à ce qu’ils racontent. Connards de bilingues.

Bordel Claire, dans quoi tu t’es encore embarquée ? Tu sais très bien que malgré les apparences t’es une merde en espagnol, tu vas te planter à ce truc. T’as voulu le faire pour la gloire, hein ? Allez, admets-le : quand on te l’a proposé, t’as sauté sur l’occasion.

Mon subconscient est des plus vicieux, et mon imposture est cramée.
Dans la cour centrale grouillante de monde, je rejoins mon prof et les quelques élèves de mon lycée qui s’étaient également inscrits. Malheureusement pour moi, y en a aucun que je peux blairer dans le lot. Rien qu’à les entendre parler, j’ai envie de leur distribuer une bonne paire de baffes.

Reste zeeeen.

En l’occurrence, plus facile à dire qu’à faire.

Bon, 9h01, l’épreuve commence, me voilà donc partie pour trois heures et demies d’épreuves en tous genres. Expression écrite, compréhension écrite et orale, grammaire, tests de vocabulaire. C’est court trois heures et demies en fait, trop court. En plus mes copies sont joliment raturées, quoique j’aie fait un effort notable d’écriture. Très intelligent d’oublier la moitié du contenu de sa trousse un jour pareil — je reste encore sans voix devant ma propre connerie. Avant de commencer, j’ai par conséquent dû honteusement quémander autour de moi de quoi assurer ma survie la plus élémentaire.
"Hmm excuse-moi, t’as pas un stylo à me prêter pour ce matin ?"
... Ou comment passer pour la pauvresse / touriste de service. Claire’s style.

12h30. N’ayant ni le temps ni surtout l’envie de me relire, je file rendre mes feuilles, colle sous le nez de la surveillante espagnole ma carte d’identité et ma convocation puis quitte cette maudite salle sans même un regard derrière moi. Je suis liiibre ! enfin... presque : manque plus que l’oral après manger. Hem hem. Je m’accorde un temps de répit, seule avec mon panini, plongée dans une de mes fiches de vocabulaire sur un banc des Champs-Elysées.

Et c’est ensuite là que les choses se corsent sérieusement. Parler pendant 20 minutes en continu devant deux examinatrices madrilènes, certes souriantes mais qui n’ont pas dû se faire d’illusions à mon sujet, je pensais le matin même que c’était easily in the pocket. J’avais tort. Jusque-là, je n’avais pas encore mesuré l’étendue désertique de ma nullité dans la langue de Cervantès ; le paradoxe étant qu’au lycée, on est considéré comme bon parce qu’on sait manier les subtilités du subjonctif imparfait et qu’on arrive à répondre aux questions du prof quand en vérité notre niveau réel d’expression linguistique s’apparente tout juste à celui d’un natif à l’école maternelle. Je me suis donc prise en toute logique une claque dans la gueule lors de l’entretien, et maintenant mon ego est en miettes. Impression qui sera certainement confirmée par la publication des résultats fin août.
Alors au fond, pourquoi être allée m’emmerder de cet examen et de toutes ces révisions si c’est pour m’être de fait ramassée ? Je me le demande bien. Pour la renommée, pour que ça fasse bien sur mon dossier ? Peut-être. Pour être après acceptée où je voudrais à Paris ? Sûrement. Touché.
Il n’en reste que face à toutes ces considérations scolaires bassement stratégiques, rien ne vaut dès lors une bonne soirée passée devant Secret Story — ma perversion télévisuelle de l’été — à bouffer de la pizza en compagnie de ma meilleure amie. Si Dieu existe, c’est clairement ici qu’il s’est manifesté.

lundi 14 mai 2012

Au bout du tunnel

Je crois que j’ai toujours renvoyé aux autres une image assez étrange de moi. Je me rappelle que lorsque j’étais petite, mes camarades me trouvaient décalée, un peu folle, et je crois aussi qu’à travers leurs yeux francs d’enfants, ils avaient en quelque sorte d’ores et déjà cerné ma personnalité. Au primaire, j’étais souvent la Luna Lovegood de service, l’excentrique amusante, celle qui faisait rire la classe entière et à qui on allait volontiers confier ses peines de cœur ou d’amitié parce qu’on éprouvait spontanément à son égard une confiance toute naturelle. J’aime à me rappeler ces moments-là aujourd’hui, car tout y semble rose et beau, comme si l’ensemble de mes premières années n’avait constitué qu’une longue bulle léthargique dans laquelle je m’étais totalement épanouie et dont je garde dorénavant le meilleur des souvenirs : celui de l’insouciance. J’aime à me rappeler ces moments-là aujourd’hui, car me pencher sur le passé est pour moi le meilleur moyen d’avancer, seule ou accompagnée. Il faut dire qu’en grandissant et en perdant de mon exubérance, je me suis considérablement renfermée sur moi-même et j’ai dès lors, pour ainsi dire, développé au début de mon adolescence un sentiment de dégoût profond vis-à-vis de nombre de mes camarades collégiens que je trouvais, dans leur quasi globalité, horriblement bourgeois de par leur exécrable manière d’être et de se comporter – la même éducation laxiste et permissive dont ils avaient été sujets expliquant leur besoin perpétuel de crier à la face du monde leur insatisfaction et le moindre de leur caprice de petit pourri-gâté. Furieux de ce traitement de défaveur, ils me rendaient bien l’attitude volontairement dédaigneuse que je leur témoignais, et plus l’on disait de moi que j’étais hautaine et méprisante, plus j’exultais – drôle de paradoxe au final que cette "crise d’ado" honteuse traversée par chacun au collège. Je paierais cher afin d’être en mesure de pouvoir effacer définitivement le moi de mes douze ans lorsque j’en arrive à relire douloureusement quelques-uns de mes pavés d’emokid torturée, à l’époque assidûment publiés sur mon skyblog et qui sont aujourd’hui, Dieu merci, soigneusement dissimulés dans les tréfonds des fichiers de mon ordinateur, oubliés, abandonnés, mais toujours présents. Les jolis souvenirs.

Heureusement, en fin de compte, que cette période-là ne dure jamais longtemps et qu’elle débouche généralement sur une autre, nettement plus socialement acceptable et plus vivable. Je n’aurais pas pu me complaire davantage dans ce statut passager de fausse rebelle en crise : maudire les autres est sur le long terme une activité bien trop fatigante émotionnellement puisqu’elle requière une énergie certaine. Et comme ça a l’air facile, au contraire, de mûrir de belles vocations philanthropes et de s’ouvrir à ses semblables... Alors peut-être est-ce par esprit de contradiction que je refuse tant que je peux de rejoindre ce camp-là, celui des gentils, car oui, en vérité je hais les choix de facilité et, surtout, j’ai trop aimé détester depuis tout ce temps les mêmes petits bourges pour renoncer maintenant à ce plaisir inavouable. Il est trop tard désormais pour que je change, et déterminée comme je le suis, personne ne me fera démordre de cette opinion. Obstinée, sûre de soi et fonceuse sont de fait les qualificatifs qui m’échouent en apparence ; or si l’on prend la peine de creuser un peu cette carapace dont je me pare inconsciemment, mes faiblesses et mes défauts apparaissent très rapidement, limpides, clairvoyants même. Je crois que je ne suis pas aussi forte que j’aimerais le laisser paraître, aussi forte que j’aimerais être tout court, et voilà mon grand malheur. Je suis constamment obligée de me cramponner à quelque chose pour continuer à aller de l’avant ; et, sans que je sache en donner la cause profonde, l’idée d’avoir un objectif et un idéal clairement définis me rassure, me tranquillise : je sais où aller et sur quoi me reposer en cas de besoin. C’est peut-être, au fond, la raison qui m’a poussée à écrire. Chaque instant de ma vie qui n’est pas retranscrit d’une façon ou d’une autre dans mon journal, moins souvent sur ce blog, ou immortalisé par quelques photos, j’ai l’impression de l’oublier et de le bannir peu à peu de ma mémoire, que je veuille ou non l’en chasser. Je me suis rendue compte, une fois, que je ne me rappelais pas grand-chose de plusieurs périodes de mon existence, voire que je ne me rappelais rien du tout de certaines. Or rien ne m’angoisse davantage que le néant rôdant dans ma tête, la menaçant, l’écrasant, car j’ai le sentiment d’être perdue au beau milieu d’un tunnel étroit mais dont je ne distingue pas le bout tant les aveuglantes ténèbres l’enveloppent. Et cette vision me donne l’impression angoissante d’oublier qui je suis réellement.

vendredi 27 avril 2012

Que personne ne m'approche, je mords

Faire le tri dans sa vie, c’est la meilleure chose à faire après une période de déprime et de repli sur soi où l’on ne sait plus trop où l’on en est, et où l’on prend surtout conscience de qui sont nos vrais amis. Alors par comparaison ça a l’air simple, dit comme ça, "allez hop, je fais le tri maintenant". Une injonction courte, à laquelle on pense pouvoir facilement se tenir en théorie quand en pratique la tâche s’avère plutôt longue et ardue. Alors par où commencer ? En se débarrassant des parasites qui font mine d’être nos amis alors qu’ils ne pensent qu’à profiter de nos cours bien pris et de nos plans de dissertations ? En supprimant – acte jouissif – ces derniers de sa liste d’"amis" Facebook ou, perspective encore plus réjouissante, en les envoyant paître de vive voix afin de pouvoir admirer en direct leurs têtes décontenancées lorsqu’ils me demanderont si je peux leur prêter mon dm de maths et que je leur répondrai, sourire sadique aux lèvres, un "non" impérial ? J’y réfléchis, j’y réfléchis. Car aujourd’hui plus que jamais, l’hypocrisie me donne envie de hurler. Je ne supporte plus les gens hypocrites et encore moins l’idée d’être prise pour le pigeon de service sous couvert que j’ai d’assez bonnes notes et que je pourrais, bien sûr, aider mes gentils camarades en détresse. Burn in hell, bastards, voilà ce que je leur dirais volontiers lorsque je les voie m’approcher, arborant pour l’occasion leur plus bel air amical, toutes dents découvertes en un rictus mielleux, et éveillant en moi de vives pulsions misanthropes jusque-là difficilement refoulées.
"Claire, on a besoin de toi, on comprend pas l’éco, tu peux nous expliquer ?"
Oh, god. Mais comment vous faire comprendre simplement ma pensée sans passer pour la pire des connasses, chers collègues ? JE NE VOUS AIME PAS, je ne veux pas vous voir. Vous aviez qu’à écouter en cours au lieu de mettre le bordel à votre trop bonne habitude. Au pire, papa-maman vous paieront un autre cours particulier, ce qui ne sera ni la première ni la dernière fois. Ils n’ont que ça à faire de leur argent, après tout. Combler le moindre désir de leur progéniture est bien entendu leur priorité.
"Allez, s’il te plaîîît, on a vraiment besoin de toi, tu es notre seul espoir"
Oh là là là, si vous me prenez par les sentiments... ça en devient presque attendrissant. Laissez-moi réfléchir deux minutes mes chéris. Ah oui, tout s’éclaire, la date du DS d’éco est fixée à demain. Pas le temps donc de faire venir votre prof particulier le soir même dans l’espoir de combler un tant soit peu l’immensité de votre ignorance. Bon, je fais quoi, moi ? Si... Si je leur demandais de la bouffe en échange ? A eux tous, ils auraient bien les moyens de me payer un petit kilo de macarons. Hmm, c’est tentant. J’admets être une vendue.
"Alors tu veux bien ??"
Entendre la panique poindre dans leurs voix me fait jubiler intérieurement. Je me sentirais presque comme Irène Adler face aux frères Holmes, jouissant de mon - bien qu’éphémère - pouvoir que je suis la seule à détenir. Mais, dans un pur élan de gentillesse, je me reprends et fais volte-face au dernier moment, sur un coup de tête.
"Bon, d’accord", je lâche finalement. "Je vous rejoins en perm dans cinq minutes. Mais c’est la seule et unique fois, hein"
"Oui oui ne t’inquiète pas !"

J’avais alors eu tort de ne pas me fier à mon instinct en préférant jouer les gentilles. Depuis ce jour-là, j’ai littéralement été assaillie de demandes de soutien en tous genres de la part de gens qui n’en avaient rien à carrer de la réussite scolaire. Pomper sur quelqu’un d’autre, c’est tellement plus simple, plus rapide, qu’ils se disent... Pourquoi se fatiguer quand quelqu’un est là pour faire les choses à notre place et que les parents restent dans l’ombre, prêts à intervenir à l’aide d’un gros chèque quand les dites choses dérapent ? Quand j’ai réalisé ça, j’ai vite regretté d’avoir agi comme je l’avais fait ; et la masse de rapaces, sentant leur proie leur échapper, a aussitôt fondu sur moi, se montrant d’un commun accord des plus attentionnés à mon égard afin que je reprenne pour eux mes activités de mère Teresa. J’ai ainsi, du jour au lendemain, reçu masse de sms d’apparence tous plus gentils les uns que les autres.

"Salut Claire, c’est pour prendre de tes nouvelles ! Ça va mieux, ton rhume ?"

Et moi qui croyais ne pas m’être fait beaucoup de nouveaux amis dans ma classe... Agréablement surprise, je m’empresse de répondre à camarade n°1.

"Oui merci c’est gentil ! Je suis presque guérie, je reviens sûrement demain, d’ailleurs."

"Bonne nouvelle alors ! Tu pourras me montrer ton exposé d’histoire de l’art comme ça ? Parce que j’arrive pas à faire l’analyse... Et tu pourrais m’envoyer aussi les corrigés des exos de maths, j’avais la flemme de les prendre la dernière fois."

Me retenant de lui rétorquer d’aller se faire cuire le cul, j’ai préféré aller passer mes nerfs sur Mario Kart lorsque mon téléphone a vibré une nouvelle fois et que j’ai vu que camarade n°2 me demandait de lui passer ma dissert’ de français parce qu’il n’avait "pas d’idées de plan". Achevez-moi, je meurs.

Mais tout ça, c’est fini. J’ai fait une liste de résolutions à tenir et dire leurs quatre vérités à ces personnes-là au lieu d’esquiver leurs sollicitations en fait partie. Je compte bien m’y tenir. Et en fait... je crois même que ça me réjouit. Quoi de mieux que de céder enfin aux penchants impitoyablement sadiques que l’on a si longtemps restreint et de bannir toute morale ?

lundi 23 avril 2012

Such a perfect world


J’ai toujours eu l’impression profonde que les vacances sont comme une sorte de faille spatio-temporelle à l’issue improbable, un gouffre béant dans lequel on s’enfoncerait par habitude, tête relevée, yeux grands ouverts, électrisé de part et d’autres à la pensée de l’inexorabilité libératrice de la situation. Pourtant, à chaque fois, ce précieux temps libre qui devient nôtre s’écoule sans que nous ne nous en rendions compte, rapide, futile, parfois absurde, et surtout aussi insaisissable qu’une poignée de grains de sable sur lesquels on tenterait de raffermir son emprise en crispant ses doigts. Quand l’on reste chez soi, seul, les journées s’évanouissent le plus souvent uniformément, tout doucement ; et l’on demeure là, à se laisser bercer par le rythme de la pendule qui scande son tic-tac régulier dans le lointain, tout en savourant enfin ce moment de solitude tant attendu, que personne ne peut venir rompre – non, personne à qui l’on est forcé de faire la bise, de sourire puis de parler avec alors que notre instinct nous hurle simultanément son désespoir. Et l’on peut penser brièvement à ces personnes-là, celles qui hantent notre quotidien, celles que nous voyons chaque jour, lorsque nous les croisons dans le bus, dans les rues de la ville, dans les souterrains de la gare, dans les antiques couloirs du lycée. Une vision qui, enfin, nous arrache un léger sourire de satisfaction à l’idée qu’elles se trouvent au même moment à des milliers de kilomètres de nous, parties en Argentine, à Tokyo, à Bali, à Las Vegas. Parfait, parfait tout ça, je me dis. Personne ne viendra troubler ce moment de semi-quiétude, de liberté retrouvée où j’ai tout le loisir de sortir voir mes amis sans avoir à demander la permission, d’aller faire les boutiques, de pouvoir passer ma journée devant l’ordi, à enchaîner, pareille à une boulimique, les films et les épisodes de séries, et de procrastiner comme bon me semble devant la télé ou le nez plongé dans le premier bouquin en VO d’Harry Potter alors que le pavé de Zola m’attend sagement sur mon bureau, n’attendant qu’à être lu avec enthousiasme – malheureusement pour lui, il le sera, oui, mais au dernier moment, lorsque le temps se fera pressant avant l’échéance fatidique du contrôle et que je m’arracherai les cheveux sur mes prises de notes éparses.
Une quiétude et une liberté qui viennent à manquer lorsque, le soir, mes parents rentrent tous les deux de leur travail, et que l’ambiance jusque-là légère se fait par moments si lourde, si pesante. Je pensais avoir retrouvé un semblant d’équilibre dans ma vie familiale, et je m’en réjouissais, mais il s’avère que ce n’est pas tant le cas que ça. Bien sûr, j’aspire à ce que les choses s’améliorent entre eux, à ce que tout redevienne comme avant, qu’ils soient de nouveau unis ; mais plus le temps passe et plus j’en doute. J’ai peur, j’ai peur pour l’avenir, plus peur que je n’oserai l’avouer aux yeux de tous. Dès lors que je suis seule, inoccupée, mes craintes émergent en m’étreignant violemment, et, au fil des minutes, elles deviennent mes fidèles compagnes, dont je me passerais d’ailleurs volontiers...

Et un matin, tôt, il y peut y avoir la dispute de trop qui me réveille, puis le sentiment croissant d’asphyxie et l’oppression coutumière qui s’en dégage. L’envie soudaine de prendre le large, vite, de m’éloigner le plus loin possible. Alors j’attends que les portes se referment en claquant, que les voitures de mes parents s’éloignent dans des directions opposées, et je quitte mes couvertures encore chaudes. Je m’habille d’un vieux jogging noir, revêts un sweat assorti dont je rabats la capuche sur mes cheveux, puis je sors. Sur le parvis de la résidence, l’air vif et frais me fait plisser les yeux et frissonner – je ne me suis pas assez couverte, mais tant pis, je ne ferai pas demi-tour, et, d’un pas décidé, je prends la direction de la forêt voisine sans me retourner. À ma droite, le soleil pointe furtivement, comme le faible reflet d’une lueur d’espoir fugitif se dessinant dans l’horizon de l’aurore naissante, assombrie par d’épais nuages cendrés. Tout en essayant de me calmer, j’inspire l’air chargé d’effluves printanières à grandes goulées, avec une cadence effrénée, mais c’est peine perdue d’avance. Lorsque je franchis enfin la lisière des bois, j’accélère le rythme de mes pas, et je cours, je cours. Au fur et à mesure que je m’engouffre dans le couvert protecteur des arbres, mes pensées s’entrechoquent de plus belle, cognant les parois de mon crâne sans le moindre répit ; pourtant, machinalement, je continue à allonger ma foulée sur le sentier défoncé et jonché de feuilles boueuses. Je crois que j’en oublie tout danger, toute peur, que j’oublie les crimes morbides qui ont été associés à cette forêt, les femmes que l’on y a retrouvées carbonisées, découpées en morceaux, à quelques kilomètres de là même ; que j’oublie les éventuels psychopathes qui pourraient se cacher, tapis dans l’ombre à quelques mètres de moi, prêts à surgir. Après tout, tu n'es pas une "courageuse" Gryffondor pour rien, ahah, et le Choixpeau de Pottermore a sûrement lu au plus profond de ton drôle d’inconscient, susurre une petite voix ironique dans ma tête.
Car au fond ce n’est pas le présent et ses risques qui m’angoissent, c’est le futur. C’est la perspective d’ignorer quel tournant ma vie prendra dans un peu plus d’un an lorsque je quitterai mon foyer et la ville qui m’a vue grandir ; mais c’est aussi la perspective d’ignorer où j’habiterai, avec qui, quelles études j’aurai commencées, et dans quel but. C’est, enfin, peut-être la perspective de grandir tout court qui m’effraie, la perspective de devoir bientôt voler de mes propres ailes et d’être confrontée à mes responsabilités futures, de devoir faire des choix dont je sais d’ores et déjà qu’ils seront difficiles. C’est la peur de perdre ce qui m’était familier et de me retrouver sans repères, perdue, isolée. Voilà tous les sentiments qui ressurgissent, confus, à l’instant où je retrouve ma si chère solitude, celle qui m’est d’ordinaire salutaire, qui me permet de réfléchir froidement, à l’écart de tout problème, mais qui, dans le cas présent, ne me procure qu’une sensation de vertige tourbillonnante. Je me sens vulnérable, perdue dans cette forêt trop sombre et trop étouffante. Dans le ciel, les timides rayons de soleil qui perçaient tout à l’heure ont maintenant disparu – j’ai presque l’étrange sentiment que l’atmosphère pesante que je cherchais à fuir m’a suivie jusqu’ici.


La petite clairière où je me suis arrêtée après ma course folle est déserte, morne, vierge de toute empreinte. Je n’entends ni les oiseaux chanter, ni la moindre branche craquer, ni la moindre feuille remuer dans les arbres, mais je choisis malgré tout l’endroit pour m’accorder un répit et me glisse ainsi le long d’un tronc bancal recouvert de mousse. J’enfouis mon visage entre mes genoux remontés, et, lentement, je passe en revue les images qui m’assaillent avec rage ; lentement, dans le silence assourdissant, je laisse exploser les craintes qui agitent mon crâne et que je tentais jusque-là de brider. Mais je finis par me raisonner, petit à petit, et je me reprends d’une main de maître jusqu’à ne plus rien laisser paraître extérieurement de mes émotions. Il faut que j’arrête de me ronger les sangs pour les autres et pour des interrogations sans réponses.
Alors que je termine de ruminer ces mêmes pensées moroses, la pluie se met brusquement à tomber à verses et le vent se lève, glacial et violent. Je me prends une giclée de gouttes en plein visage, et, malgré ma capuche, mes cheveux sont rapidement tout emmêlés dans mon dos, rendus poisseux par l’eau dégoulinant de mon cou. J’attends que l’averse passe, réfugiée sous un cèdre majestueux ; mais très vite, elle dégénère en orage, et je n’ai pas d’autre choix que de me mettre à courir à travers les bois pour rentrer chez moi, échevelée et tremblante, tandis que le tonnerre proche gronde et que la foudre pourrait me tomber dessus à n’importe quel moment. J’ai vraiment l’air d’une parfaite inconsciente, je m’en rends compte, maintenant.
Une fois arrivée, au lieu de remonter enfin à mon appart’, je m’arrête au porche couvert de ma résidence, et je me laisse tomber sur les marches, fébrile, le regard rivé aux nuages noirs qui zèbrent le ciel anthracite. J’ai depuis mon enfance la curieuse fascination des orages, et j’aime plus que tout contempler la trame des éclairs déchirant l’harmonie du ciel en un fracas tumultueux – ce déchaînement violent d’éléments contre lequel on ne peut rien faire m’apaise indéniablement. Alors je reste là, prostrée sur mes marches mais rassérénée, à l’abri des regards, comme protégée de tous, sauf de cette pluie battante qui lave tout, les douleurs, les chagrins, les joies, et qui est un peu en soi l’occasion d’une possible rédemption. D’une renaissance.

mardi 10 avril 2012

Where do we go, where do we go ?

20 heures.
Comme chaque soir désormais, je suis assise en tailleur à la fenêtre de ma chambre, les yeux perdus en direction de l’horizon, une tasse brûlante d’Earl Grey entre les mains. Tandis que les chansons des Guns N’ Roses résonnent doucement derrière moi, je guette le faible ronronnement des rares voitures passant trois étages plus bas. Un peu plus loin, je discerne le frémissement des feuilles des chênes voisins qu’un léger vent frais balaie. Encore plus loin, enfin, derrière les habituels nuages éthérés, le ciel est d’un orangé aveuglant, presque pourpre. Surplombant la cime des arbres, brumeuse et effacée, que je vois se dessiner, le soleil couchant, lui, tombe directement sur mon visage pâle. À cet instant précis, j’ai un peu la posture de l’éternelle rêveuse telle que je me la représente : immuable, silencieuse, apaisée.



Et comme chaque soir désormais, je laisse mon esprit divaguer au fur et à mesure que le thé se répand dans ma gorge avec une lenteur diffuse mais assurée. Le voilà qui descend maintenant jusque dans mes veines, dans mes bras, dans mes doigts. Je le sens qui me réchauffe tout entière, et c’est à ce moment-là que je me remémore peu à peu la journée qui vient de s’écouler, comme pour la classer définitivement dans un coin de ma mémoire qui, si elle en vaut la peine, lui sera spécialement dédiée. Le nez dans ma tasse fumante, je cogite donc. Ma journée, comme toutes celles qui l’ont précédée depuis une semaine, s’est avérée être, vue de l’extérieur, un échec dans le fond assez comique ; un gros "FAIL" bien cliché, crierait ma meilleure amie avec son sourire sarcastique coutumier ; mais surtout un amoncellement de petits moments gênants qui, cumulés, ont abouti à un sommet d’awkwardness remarquable. Je suis à moi seule un monceau de conneries incroyable, digne de figurer dans le livre des records tant mes penchants gaffeurs se révèlent être tout autant de talents cultivés dans les règles de l’art – chaque jour étant pour moi l’occasion de m’illustrer en beauté au sein de l’impitoyable société bourgeoise et banlieusarde dans laquelle j’évolue. Si, par exemple, il y a bien une seule personne qui pourrait s’étouffer à l’instant en avalant son thé de travers tant ses méditations pseudo métaphysiques l’absorbent, ce serait moi. Ce trait-là de mon caractère est probablement inscrit au plus profond de mes gènes, et y demeurera gravé, malgré tous mes efforts vains pour le contrer et l’éliminer. On ne lutte pas contre les injonctions de la nature, me soufflent à l’oreille les puissances supérieures occultes. D’accord, j’ai compris. Puisque le combat est par avance voué à l’échec, j’accepte dès lors ma nature de boulet, source d’hilarité inépuisable pour tous mes amis.
Car faire rire les autres malgré moi, c’est peut-être l’une des choses que j’accomplis – bien involontairement – le mieux. Dans la catégorie "je suis un cas désespéré", je suis celle qui attire les mecs un peu bizarres à la pelle dans la rue. Pire encore, je suis celle qui, prête à tout pour sécher le cours d’EPS, s’inscrit dans un accès de folie au chemin de croix organisé par son lycée pour le vendredi saint, et se retrouve ainsi une journée entière à devoir faire des génuflexions devant une croix géante en psalmodiant d’obscurs chants latins de lamentation, tout en réprimant son fou rire en voyant qu’un gars s’attache vraiment à la croix afin de jouer le rôle de Jésus crucifié. Dans la catégorie "je fais dans l’élégance", je suis celle qui, en l’absence de ses parents, se paie la première cuite de sa vie dans les ruelles piétonnes de la ville, se trouve alors complètement ivre à 23 heures tapantes et, tombant nez à nez avec sa prof de français de l’an passé – sortant elle du cinéma tout proche –, rend tripes et boyaux à ses pieds après avoir entonné le refrain d’une chanson douteuse de Gunther pour la saluer. En espérant de tout mon cœur que cette dernière ait gardé l’anecdote pour elle, je suis aussi celle qui, dans la catégorie "je suis une tepu", alors qu’elle est habillée d’une jupe assez légère, commet l’erreur de se placer devant la fenêtre ouverte lors de la présentation de son exposé de SES, exposé dont toute la crédibilité aura été anéantie par un vil coup de vent ayant dévoilé à la vue de tous une sublime culotte en dentelle bleue signée Etam. Enfin, dans la catégorie "je suis une merde finie", j’atteins l’apothéose, puisque je suis tout de même celle qui parvient à faire tomber sa bague dans les toilettes du lycée comme une vieille loque et est contrainte de recourir à un périlleux sauvetage nautique ; oui, chers amis, j’ai dû pénétrer ce liquide aventureux à l’aide de mon fidèle et noble crayon à papier ; et oui, j’ai réussi, au terme de longs efforts spectaculaires, à récupérer mon précieux bien, sous les hurlements de rire de mes amis venus assister à l’événement – j’ai honte, si l’on savait.
Je pourrais encore continuer longtemps comme ça, mais entre nous, lecteur... j’voudrais pas que tu me juges trop, tu vois. Il est donc préférable que j’aille finir mon thé avant qu’il ne refroidisse. Et que, par la même occasion, j’efface de ma mémoire ces souvenirs un peu trop hasardeux à mon goût.
Bien à toi.

dimanche 18 mars 2012

Les mots

Il y a tellement de choses dont j’aimerais parler en ce moment. Que j’aimerais pouvoir écrire, crier à la terre entière de toutes mes forces. Mais je n’y arrive pas. J’entame des dizaines de posts avant de m’avouer vaincue au bout de cinq minutes ; je griffonne des bouts de phrases sans queue ni tête à longueur de journée sur mes cahiers, mon trieur, mon agenda ; pourtant, je ne sais plus quoi dire, je perds mes mots. Ces derniers affluent et se brisent dans ma gorge avec la puissance du ressac, clapotent quelques secondes, mais avant que je puisse les attraper, les prononcer, ils se retirent déjà à toute vitesse, m’échappent inéluctablement, aussi rapides et traîtres que la marée descendante. Et je reste là, amère, impuissante et muette, assistant à cette fuite inexplicable. Mais après tout, peut-être est-ce ce qui me va le mieux, le silence. De ne rien trouver à écrire, à dire. Mieux vaut se taire que de parler inutilement. Car même en cours, je reste souvent mutique, adossée à la fenêtre et laissant mon regard vagabonder au-dehors, perdue dans l’entrelacs de mes pensées. Alors les profs s’indignent de mon prétendu je-m’en-foutisme, ne décolèrent pas, ponctuant régulièrement mes bulletins de perles vengeresses telles que "Claire ne participe pas !", "quand vous mettrez-vous à parler en cours, jeune fille ?", "votre oral est bien effacé, c’est regrettable", "vous pourriez apporter tellement à la classe !". "Comment ?, devisent-ils entre eux. La première de la classe, qui ne participe pas ? Quel gâchis ! On dirait presque qu’elle cache quelque chose..." Non, je n’invente rien pour le coup – j’aimerais bien. Je les avais entendus une fois, dans le couloir, en pleine discussion... à mon propos. Charmant.
Enfin, certains verront dans mon comportement de la timidité, mais ce n’est que de la flemme. Je ne suis pas de celles et ceux qui interviennent à tort et à travers sans réfléchir ; moi, bien qu’étant de nature impulsive les rares fois où je prends la parole en public, quand il s’agit d’écrire, je deviens une autre personne, intransigeante avec elle-même. Il m’arrive de tourner mes phrases dans tous les sens possibles dans ma tête, puis finalement, lorsque j’arrive à une forme qui me plaît, je tape tout d’une traite sans me relire, je compose comme je respire. Il n’en reste que j’ai toujours aimé écrire. C’est peut-être la seule chose dans laquelle je me défends un peu, la seule chose à laquelle je peux prétendre ne pas être vraiment trop mauvaise, malgré mes phrases horriblement longues et pompeuses. Quand j’étais petite, je me rappelle, je voulais devenir écrivain. Je volais le moleskine de mon grand-père lorsque je rentrais de l’école, et, cachée dans un coin du jardin, d’un geste précautionneux, je parcourais les pages vierges au toucher si doux, caressais la couverture noire. J’ai depuis longtemps l’étrange fascination des pages blanches. Je rêvais de les remplir de mon écriture en pattes de mouche, assise là dans l’herbe, suçotant mon stylo mais ne sachant que dire qui soit digne d’être transposé dans ce carnet. J’avais pourtant des histoires plein la tête, ah ça oui, elles m’assaillaient littéralement, ces histoires. Lors de mes nuits d’insomnie, je rêvais d’orques et de Nazgûl se dissimulant sous mon lit, puis des vampires m’apparaissaient dans la pénombre environnante, se penchant sur moi, m’entourant de leurs grandes silhouettes fantomatiques et glacées. Terrifiée, je resserrais la couette autour de moi, ne laissant dépasser que mes yeux alertes et brillants. Lorsque l’aube arrivait enfin, il me semblait alors entendre les sourds vagissements lointains des loups garous, que le vent portait depuis la forêt, les faisant résonner comme s’il se fût agi d’un lugubre concert. Le cauchemar était complet. J’avais quoi raconter.

Aujourd’hui même, je me demande ce que ça m’apporte véritablement d’écrire. Je m’expose ici au regard de tous sur ce blog, mais je crains paradoxalement le jugement de ceux qui me connaissent. L’autre jour, ma mère a lu mon journal, dans lequel j’écris bien des choses intimes. Je l’avais négligemment laissé traîner sur mon bureau le matin, et l’après-midi, en entrant dans ma chambre, je suppose qu’elle n’a pu s’empêcher d’y jeter un coup d’œil curieux. Et je la hais pour cela. Je la hais d’avoir voulu s’incruster dans ma vie, davoir découvert tout ce que je lui cachais en mon âme et conscience, d’avoir tout lu sans la moindre gêne. Je ne veux plus la voir pour le moment tant j’ai du mal à pardonner une telle intrusion. Maintenant, je me mure encore plus dans le silence. Dans ce silence si salutaire. Et je regarde ce putain de carnet, toutes ces pages noircies de mon écriture, de mes mots soigneusement alignés les uns à côté des autres. Presque toute mon existence rassemblée en une série de carnets que je tiens depuis mes dix ans. Amitiés, conneries, secrets. C’est dingue. Je me suis sentie furieuse, mais surtout vide, mise à nue, vulnérable.
C’est comme si mes propres mots m’avaient trahie. Et en même temps, je les ai perdus, ces mots-là.

vendredi 24 février 2012

Ce n'est qu'une question de préjugés


"Mais tu dois pas mal t’emmerder, toi, dans ton lycée? "
Voilà l’hypothèse qu’ont établie samedi deux amies, un peu perdues de vue depuis le collège, avec qui je discutais autour d’un café. C’était l’heure tant attendue des retrouvailles idéalisées, et pourtant la conversation commençait déjà à prendre un tour qui ne me plaisait pas trop. Tout en diluant mon sucre à grands coups de cuiller saccadés, je soutenais avec une fermeté amoindrie et peu convaincante que non, que le privé, malgré ses apparents – et nombreux – défauts, était tout sauf ennuyeux, mais elles aussi campaient sur leur position, parant tour à tour chacune de mes interventions d’un "tu parles, c’est la prison" sarcastique. "Il n’y a que des riches et des bourges prétentieux, ajouta même l’une d’elle après coup, d’un ton acerbe et cassant. Avoue-le, même si tu es l’une des exceptions. Le public, c’est tellement mieux. Tu es mille fois plus libre, tu fais ce que tu veux. Personne ne viendra te faire chier pour telle ou telle absence non justifiée. Personne ne t’obligera à faire ton travail. Personne ne contrôlera tes allées et venues pendant la journée"
Et même si je ne l’aurais jamais vraiment admis à ce moment-là, je me devais de reconnaître en mon for intérieur qu’elles n’avaient pas tout à fait tort. Le privé est toute somme faite un monde un peu à part, une tour d’ivoire où le manque de liberté, notamment, peut parfois se faire sentir et vite devenir pesant. Aux yeux de la plupart des personnes ayant effectué leur scolarité dans le public, un établissement privé est effectivement un lieu pseudo strict où pullulent des bandes de gosses pourris gâtés et arrogants, surprotégés par leurs parents qui les ont placés là plus ou moins contre leur gré. Une image détestable, surtout pour moi qui fait partie de ce dit lieu et essaie de me tenir aussi loin que possible de ce cliché. J’ai alors réalisé, songeuse, qu’il était impossible de gommer ces préjugés... tout simplement parce qu’ils s’avèrent le plus souvent véridiques. C’est de fait bel et bien le cas là où je suis : je me mentirais à moi-même en ne l’avouant pas.

La description de mon lycée vaudrait presque à elle seule un article entier. Je suppose cependant que le quotidien n’y est pas sensiblement différent de celui de n’importe quel élève scolarisé dans le public : seuls l’environnement et l’encadrement, bien spécifiques, y diffèrent à vrai dire.

Commençons par l’environnement. Mon flair étant particulièrement aiguisé, je reconnaîtrais les élèves de mon lycée à cent mètres à la ronde. Mais c’est une fois tous rassemblés devant l’escalier en fer à cheval de la cour principale, dès lors que la sonnerie retentit, que la ressemblance commune est encore plus flagrante et ne peut que brûler les yeux de l’observateur même inexpérimenté. Rien de plus ni de moins qu’une ribambelle de gosses de riches qui s’aligne. Ce sont essentiellement des parisiens du XII° et du XVI°, ou des Neuilléens. Ils affichent un air blasé exacerbé de concert et sont tous sapés à l’identique chez THE références en matière d’habillement : The Kooples ou bien Zadig et Voltaire. Les filles complètent cet uniforme de base par le subtil mélange – du meilleur goût – de doudounes Canada Goose et d’escarpins vertigineux. Y aurait-il une âme charitable de passage pouvant m’expliquer comment marcher avec des pilotis de dix centimètres sur une cour pavée sans se casser la gueule et tout en restant naturelle ? Ces nanas me font définitivement rêver. Elles font nonchalamment passer de main en main leur sac YSL en papillonnant gaiement de leurs cils alourdis de mascara avant de balancer la merveille à terre avec autant de soin que j’en aurais eu à l’égard d’un sac Carrefour.
Les mâles, quant à eux, sont moins fantaisistes. Ils préfèrent s’enturbanner à outrance de polos en cachemire estampillés Ralph Lauren et de jeans Levi’s bien coupés. Mais le comble du chic masculin, c’est de s’exhiber à tout moment avec le dernier iPhone ou iPad flambant neuf. La technologie est la vie mes amis. Ces bêtes-là fleurissent comme des mauvaises herbes pendant les pauses. Les mecs se les échangent entre eux et les examinent avec l’air expert de ceux qui s’y connaissent vraiment – même si tout n’est souvent que façade. "Mais maintenant si t’as pas tout chez Apple, tu peux paaas vivre !", commentent-ils pourtant de leur voix de stentors où percent une suffisance indéniable. Laissez-moi rire. Lorsque je les croise dans les couloirs, j’aime à arborer ostensiblement mon petit Samsung so cheap pour lequel j’ai économisé six moins durant et dont je me contente largement. Pourquoi céder à cette surenchère permanente ? Ils me jettent à chaque fois un regard torve, je le sens fixé sur ma nuque, et je me délecte de ce mépris silencieux sans me lasser. C’est un doigt d’honneur que je leur adresse continuellement ; un doigt d’honneur adressé plus globalement à ce monde d’apparences où être friqué tend à devenir l’unique norme, au point que des groupes de "commérages" se soient mêmes créés sur les réseaux sociaux. Les moindres faits et gestes des élèves y sont épiés, jugés, critiqués en public sur la Toile, sans le moindre contrôle évidemment. Des langues de vipère jusqu’alors insoupçonnées s’y sont déliées en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Ça se prend pour des gossip girls à la sauce française... et ça jacasse indéfiniment. Bizarrement, j’ai trouvé ce déchaînement de curiosité malsaine beaucoup moins drôle que dans la fameuse série US.




Tout cela est définitivement très cliché, je le sais bien. Je me demande parfois ce que je fais là, au milieu de tous ces petits privilégiés qui claquent leur argent aux quatre vents. Souvent, le matin, lorsque je franchis le haut portail de fer forgé aux piques interminables, je ne peux m’empêcher de revoir le lieu à travers mes yeux de petite Troisième intimidée. Je me rappelle encore du discours exalté de la directrice d’il y a deux ans. Il m’avait filé la nausée.
"Bienvenue, bienvenue à .... pour ces humbles portes ouvertes, chers parents et futurs élèves ! Laissez-moi vous dire avant toute chose que vous avez pris la bonne décision en choisissant notre institution : un encadrement rigoureux pour une formation humaine et solide, voilà notre devise. Trois heures minimum de travail quotidien sont nécessaires dès la Seconde si vous voulez perdurer ici et ainsi faire partie des 99,9 voire 100% des élèves qui décrochent leur bac chez nous..."
Et les parents ne faisaient qu’acquiescer dans un silence quasi religieux, des rêves de grandeur plein la tête pour leurs têtes blondes chéries. Même les yeux des miens pétillaient d’une lueur fervente assez inquiétante.
La visite groupée s’était poursuivie avec la découverte des lieux pour le moins... surprenants. Des bâtiments à l’architecture ancienne et au style "vieux château" disséminés dans un parc arboré. Au fond dans un coin, une vieille Chapelle dont les briques rougeâtres s’ornaient de rosiers grimpants. Un peu partout, des statues – la vierge marie, des monuments aux morts, des saints –, des arcades, des escaliers en bois centenaires. Une énigmatique tour même, près de la cafétéria, décorée de rosaces gothiques. En un mot, un décor un peu mystique, presque digne des films d’Harry Potter. Les élèves de Terminale venus nous accueillir ce jour-là portaient tous en guise d’uniforme des tee-shirts frappés aux armoiries du lycée. Mes parents ont été tellement impressionnés par cet environnement parfait qu’ils se sont saignés aux quatre veines pour m’y payer ne serait-ce que la demi-pension. L’internat, dont le prix annuel avoisinait celui des plus grandes écoles de commerce, était au-dessus de leurs moyens (heureusement, j’aurais crevé sinon).
Et voilà comment je me suis retrouvée là sans avoir vraiment eu mon mot à dire. Tout en ayant secrètement adoré l’endroit, je tremblais littéralement à l’idée de me retrouver en vase clos avec des favorisés.

Et pourtant, je m’y suis faite, et me suis même habituée à cette quasi surexposition permanente de luxe. J’ai longtemps eu peur de me laisser influencer par les milieux aisés qui y évoluaient, de perdre les valeurs et les limites que je m’étais fixées avant d’y entrer. C’est dans des endroits comme ceux-là qu’il est en effet très facile de céder à la tentation de s’inventer une autre vie pour se faire accepter. J’en connais qui l’ont fait. D’autres, comme moi, préfèrent s’indigner intérieurement devant le train de vie scandaleux de nos camarades certes pas tous méchants, mais blindés de fric et snobissimes. Le silence est roi chez les "moins riches".

On aura beau dire, argumenter, le privé, c’est quand même un état d’esprit général assez particulier et un endroit où les relations sont implicitement hiérarchisées... mais c’est également un lieu idéal pour se livrer à l’observation amusée et critique de ses chers congénères.
Oui, je suis incontestablement une sociologue dans l’âme.