lundi 30 juillet 2012

Lettre à un absent


Je croyais avoir réussi à te pardonner jusque-là.
Mais il n’y aura plus de mensonges entre nous : je me rappelle bien de nos premières années, aujourd’hui. Ces premières années où l’innocente que j’étais se tenait assise seule dans un coin lorsque tu venais la voir et que, de ta grande main calleuse, tu lui soulevais le menton en te répandant dans de pitoyables excuses débordantes de fausse commisération. Tu t’en souviens, au moins ?
"Je suis désolé... me chuchotais-tu. Va... tu sais bien que je t’aime et que je tiens à toi. Je ne partirai plus, c’est promis. Viens donc dans mes bras."
Tu me disais toujours les mêmes phrases : celles que ma mère te dictait avant que tu ne pénètres dans ma chambre sur la pointe des pieds... pourquoi ? Tout simplement parce que cloîtré dans le silence comme tu l’étais dès lors que tu revenais vers moi, tu n’avais strictement rien à me dire, mais il fallait quand bien même m’apaiser. Tu peux l’avouer maintenant, je suis assez grande pour l’entendre de ta bouche. Il n’est jamais trop tard pour rien.
Et pourtant je m’apaisais, inévitablement. Tandis que mes pleurs tarissaient et que mes lèvres encore tremblantes de sanglots s’ourlaient d’un sourire timide, j’acquiesçais à chaque fois, l’air docile, avec la sagesse et la gravité que savent arborer dans les moments solennels les grandes personnes. Les regrets sont mon seul leitmotiv dorénavant : si seulement j’avais su que tes paroles étaient toutes plus fausses et hypocrites les unes que les autres... Regrets, regrets, regrets... Si je l’avais su, au moment même où je me serais blottie contre toi, j’aurais hurlé "toi, m’aimer ? menteur !" pour te le cracher à la figure comme on crache la pire des injures – avec toute la force d’un dédain au poison savamment distillé. Un coup fatal que tu n’aurais peut-être pas pu parer.
Mais qu’importe. Aujourd’hui je le sais et c’est ça qui compte, au final, de connaître enfin ta haine et ton mépris à mon encontre. Je l’ai déjà écrit et je le répète : il n’est jamais trop tard pour rien. J’aurais pu la découvrir il y a longtemps mais je ne l’ai décelée que maintenant, cette haine injustifiée qui se cachait derrière l’indifférence que tu m’as témoignée des années durant.
"Papa, papa !", criait ainsi le moi de mes sept ans lorsque je te trouvais assis à ton bureau en revenant de la garderie, tard le soir. "Papa, j’ai été sélectionnée parmi toutes les autres filles pour être la danseuse étoile du spectacle ! Tu te rends compte, papa, je vais danser seule sur scène devant une salle de 400 personnes ! La prof veut même que je m’inscrive dans une école de danse à Paris !"
"Sors d’ici, toi ! tu sais très bien que je n’ai pas que ça à faire de m’occuper de toi, j’ai des dossiers à finir et pas de temps à perdre… Va donc discuter avec ta mère. J’ai des préoccupations autrement plus importantes qu’un stupide spectacle de danse que tu auras de toute façon oublié dans un an ! Quoi, une école à Paris, tu dis ? Mais tu rêves, ma pauvre... Pour qui te prends-tu ? Oublie ça tout de suite !"
Et moi je crois surtout que je n’oublierai jamais ce soir-là où tu as fini par me claquer la porte au nez sans la moindre hésitation. Ce n’était en somme qu’un soir comme les autres ; le premier d’une – trop – longue série... tu sais donc aussi bien que moi que je pourrais multiplier les exemples à l’infini même si là n’est pas mon but : je ne me présente pas à toi aujourd’hui pour faire ton réquisitoire mais simplement pour essayer de comprendre cette indifférence haineuse dont je t’accuse et dont j’ignore surtout le moindre fondement. "Pourquoi ?" sera ma seule question. Plus jeune, je t’excusais sans cesse, tu avais beau t’absenter de plus en plus que je redoublais d’attention à ton égard ; j’esquissais pour toi toutes sortes d’aquarelles, des croquis, je te cueillais des fleurs quand je savais ton retour annoncé. Mais tu ne revenais pas... "Je vais à un séminaire, ne comptez pas sur moi pour ce soir" ; "une urgence, je dois me rendre à Londres jusqu’à la semaine prochaine" ; "c’est un rendez-vous très important, je n’ai pas le choix" ; voilà ce que tu disais à chaque fois ; d’habiles subterfuges qui remplaçaient les excuses. J’ai grandi avec un fantôme : je ne sais rien de toi. Je ne sais rien de tes goûts, de ta vie, de tes amis – rien. Alors pourquoi ? Pourquoi ce dédain lorsque tu rentrais à la maison ? Tu sais, je ne suis plus cette enfant curieuse qui t’observait avec de grands yeux depuis son fauteuil alors que tu lui tournais le dos ; maintenant je suis cette fille-là qui se tient debout, face à toi et prête à attaquer toutes griffes dehors si besoin est. Est-ce que je me suis trompée ? Est-ce que je t’ai mal jugé ? Je veux savoir. Je veux des réponses à mes questions. Je veux pouvoir apprendre à te connaître comme il se doit et enfin me dire que non, tu ne regrettes pas de m’avoir comme fille.

Tu vois, une partie de moi voudrait juste arriver à te pardonner de nouveau. Mais je crois qu’au fond l’autre en est à l’instant tout bonnement incapable. 
Il faudra du temps.

lundi 16 juillet 2012

Un retour pour un départ


Et puis je me suis réveillée un matin à l’aube, échevelée et éblouie par les rayons de soleil qui filtraient à travers les stores beiges de ma chambre d’hôtel. Je me souviens qu’il était tôt, ce matin-là, lorsque j’ai ouvert les yeux – mon téléphone posé sur ma table de chevet indiquait 5h37. Les paupières encore gonflées de sommeil, j’ai machinalement lissé mon pyjama de soie noire froissée, en prenant garde de ne pas réveiller ma voisine de lit profondément endormie. Je me souviens du souffle lent et paisible de cette dernière qui balayait mon avant-bras immobile et engourdi par la torpeur écrasante de la pièce. Je me souviens de cette chaleur moite, presque étouffante, dans laquelle mes pensées vagabondaient en ronde avant de cogner les étroites parois de mon petit crâne submergé. Parce que je fais partie de ces étranges personnes dont le cerveau n’est pour ainsi dire presque jamais en veille, je suis perpétuellement assaillie de spéculations en tous genres ; et ce matin ne déroge bien évidemment pas à la règle.
  
C’est pourtant une nouvelle journée comme une autre dans la capitale catalane, là où les jours et les nuits se succèdent selon les rouages d’un espace-temps qui recouvre des allures d’irréalité tant il me paraît différent du mien – il est à la fois si rapide et si long... si distant et si proche. L’atmosphère ici me semble de même à mille lieues de celles, plus "austères", auxquelles je suis habituée de par chez moi. Ainsi, dans ces rues bondées que j’arpente inlassablement depuis le début de la semaine, tout paraît plus joyeux, plus léger ; par ici, des démos de hip-hop s’improvisent ; par-là, des jeunes emplissent l’air des percussions de leurs instruments et de leurs voix mêlées à celle, sourde, d’un public enjoué mais surtout survolté. Je me fous qu’on dise de certains de ces quartiers qu’ils font sales et tiers-monde, je me fous des pickpockets et des cafards dans le métro, je me fous des inconvénients, parce que j’aime cette ville, tout simplement, avec ses immeubles colorés, ses mosaïques, ses boutiques, ses palmiers, et puis sa longue plage où s’étendent mètre après mètre des amas de corps dénudés pas franchement toujours appétissants... J’aime cette ville pour son ambiance, pour son tempérament dynamique et agréable à vivre – peut-être pour un tas de raisons qui m’échappent. J’y reviendrai, sûrement, pas pour y vivre (Paris m’attend déjà), mais j’y reviendrai, un jour prochain.
  
Je me souviens maintenant de ce midi-là, lorsque j’étais à Montserrat, écrasée sous le poids de la coupole bleu cobalt du ciel infini. Il faisait chaud ce midi-là, encore une fois si chaud ; et pourtant je tremblais littéralement dans l’attente des résultats de mes épreuves anticipées que mon meilleur ami s’apprêtait à m’expédier par sms, étant donné que je n’avais pas Internet.
"OH PUTAIN", m’a-t-il tout d’abord envoyé, le connard.
"Raaah mais dis-moi !"
"Bon... Je sais pas comment tu vas le prendre..."
"........"
"Haha d’accord, je te les envoie, wait for it deux minutes, je vérifie encore une fois"

Toutefois mes envies de meurtre à son égard sont vite passées à la vue de ceci :
Français écrit : 19
Français oral : 19

J’ai sauté un peu partout en gueulant des charmants "putain de merde !!!" à qui le voulait, grimpé sur des rochers poudreux en chantant à tue-tête, euphoriquement textoté deux ou trois amis – puis je me suis calmée d’un coup, accablée par l’horrible fardeau des trente-six degrés à l’ombre et par l’absence totale de vent. Ma langue était pâteuse, mes épaules cramées, et moi, assommée : bourrée avant l’heure, semblerait-il... que voulez-vous, si les excès ça me connaît ; ne reste maintenant plus qu’à célébrer dignement la chose, bien que l’euphorie des résultats soit désormais plutôt retombée !
  
P.S. Faut que je vous raconte quand même le moment où ma prof de français m’a sorti qu’elle jugeait le tout un peu décevant. "Oui c’est bien, mais je t’avais dit que tu pouvais avoir 20... Comme toujours tu as dû faire des erreurs stupides, j’imagine." Je... ADIEU, JE MEURS.

samedi 7 juillet 2012

Happy days are coming


Rien de tel qu'une petite playlist de "back to classics" complètement hétéroclite pour se mettre dans le bain des vacances tant attendues... Je crois que je n'arrive tout simplement pas à réaliser que dans maintenant une vingtaine d'heures, je serai au soleil - tout du moins j'espère l'être - en train de faire un semblant de bronzette, le nez plongé dans Alice au Pays des Merveilles. Si ce livre est magique, je prie pour que la semaine à venir le soit tout autant.
Mais comme ma valise encore vide me nargue depuis l'autre bout de ma chambre (la salope), je vous embrasse dès lors et retourne sagement à mes préparatifs palpitants ("oh mon dieu, je mets quelle couleur de vernis... ?") (c'est que j'en ai une cinquantaine... ahem. Le choix est cornélien, voyez-vous.). Sur ce, have fun et à très bientôt les cocos !
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Edit : trois posts en une semaine, je me surpasse. Mais ne vous habituez pas trop, je risque de recommencer à faire ma feignasse d'ici peu. Sauf si vous m'aimez vraiment, à un point tel que... haha, non, sérieusement, je vous promets d'essayer de poster davantage désormais. 
Edit #2 : avouez que le solo de Slash dans Sweet Child O' Mine fait partie des trucs les plus géniaux que vous ayez jamais entendus.

jeudi 5 juillet 2012

“J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans”


J’avais rien de particulier à raconter cet aprem mais comme je ressentais quand même une envie persistante d’écrire, j’ai allumé mon ordi et ouvert presque machinalement ce fichier word, tout ça après avoir griffonné quelques dessins relativement laids dans mon vieux moleskine rouge au rythme des coups de tonnerre qui s’abattaient au loin. Depuis quand le fait de ne rien avoir de singulier à relater devrait-il empêcher d’écrire, je vous le demande ? Vous avez déjà vu bien pire avec moi qui vous abreuve sans états d’âme et depuis maintenant neuf mois de pavés indigestes, de pages et de pages noircies de mes pensées et de mes bien minces coups d’éclat – vous qui venez me lire régulièrement êtes donc un peu masochistes sur les bords, mais pourtant je vous apprécie tous autant que vous êtes. Pourquoi ? Tout simplement parce que votre présence, même silencieuse et anonyme, rassure une étrange part de moi-même. La sensation de se savoir lue est de fait aussi agréable et flatteuse qu’apaisante ; et il se trouve que j’ai bien besoin d’être rassurée en ce moment. Je sais que c’est égoïste mais j’ai plus que jamais besoin de repères ces derniers jours où tout ce que je connaissais et appréciais dans ma vie semble pour de bon voler en éclats : mes amis, ma famille, mon foyer, rien de tout cela ne semble durer, rien de tout cela ne semble destiné à se perpétuer, et ça fait toujours mal de l’admettre et de "tourner la page". Si certains les adorent et les recherchent, j’ai quant à moi toujours détesté les changements trop brutaux car au fond ils me blessent plus profondément qu’autre chose – ce sont des entailles au saignement infini, des heurts si profonds qu’ils en deviennent inguérissables. Chose regrettable s’il en est... je ne suis définitivement pas de celles et ceux qui se lanceraient volontiers à l’aventure un beau jour en laissant tout derrière eux sans se retourner une seule fois, sans le moindre remord. Je suis indéniablement de celles et ceux qui ont besoin de beaucoup de temps pour mûrir une réflexion et pour parvenir au bon choix. Un camp contre l’autre : celui, progressiste, de l’avancement, contre celui, rétrograde, de la stagnation de l’esprit. La rapidité contre la lenteur. Au bout du premier camp, en guise de récompense, l’épanouissement et le bonheur ; au bout du second, en guise de châtiment, les prises de tête... et les cachets de doliprane. S’il ne l’a pas encore fait, que chacun choisisse donc soigneusement et maintenant son camp en toute âme et conscience.

J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans.

Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
De vers, de billets doux, de procès, de romances,
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
C’est une pyramide, un immense caveau,
Qui contient plus de morts que la fosse commune.
 – Je suis un cimetière abhorré de la lune,
Où comme des remords se traînent de longs vers
Qui s’acharnent toujours sur mes morts les plus chers.
Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,
Où gît tout un fouillis de modes surannées,
Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher,
Seuls, respirent l’odeur d’un flacon débouché.

Je ne serai à l’évidence jamais quelqu’un d’épanoui et de parfaitement heureux. Parce que je garde toujours tout en moi, le moindre souvenir, la moindre pensée intime, le moindre problème, je sais pertinemment que je ne parviendrai nullement à me confier un jour aisément à qui que ce soit. J’ai tellement de mal à faire confiance aux autres que je préfère dès lors m’imprégner de chaque chose qui soit afin de la garder précieusement enfouie au plus profond de mon être, enfouie et semblable à un immémorial souvenir dont l’ombre fugace me hante plus qu’elle ne me berce. Les souvenirs font mal. Ces souvenirs-là, en particulier, font mal. La raison pour laquelle chacun cherche à les oublier m’apparaît maintenant comme évidente et limpide – c’est même une douche glacée que de la réaliser et de l’admettre enfin. "La conscience de l’humanité est toute propension vers le compromis et l’oubli", disait Giraudoux. Il avait même tellement raison en ajoutant que "le bonheur n’a jamais été le lot de ceux qui s’acharnent". Tellement raison, putain. Au lieu de tirer les leçons des événements survenus, les gens préfèrent oublier lesdits événements et enterrer le passé en pensant naïvement pouvoir aller mieux quand en vérité ils commettent de nouveau les mêmes erreurs stupides ; des erreurs qui les conduiront une fois encore à un aveuglement vain. Mais tout cela est en un sens inéluctable. On ne peut pas l’empêcher. Parce qu’au fond, on le fait tous plus ou moins volontairement... et plus ou moins consciemment.

Rien n’égale en longueur les boiteuses journées,
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
L’ennui, fruit de la morne incuriosité,
Prend les proportions de l’immortalité.
 – Désormais tu n’es plus, ô matière vivante !
Qu’un granit entouré d’une vague épouvante,
Assoupi dans le fond d’un Sahara brumeux ;
Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,
Oublié sur la carte, et dont l’humeur farouche
Ne chante qu’aux rayons du soleil qui se couche.

samedi 30 juin 2012

The sweet taste of summer


Je sais bien que ça ne fait que deux semaines que je n’ai pas écrit la moindre chose mais j’ai l’impression que des mois entiers se sont écoulés depuis mon dernier post. J’ai l’impression, depuis le début de ce mois de juin qui s’achève d’ailleurs aujourd’hui, que le temps s’est écoulé à une vitesse folle, à un rythme fou et démesuré ; et même si elle revient à toutes les vacances, cette sensation de ne plus savoir quel jour de la semaine on est demeure toujours aussi étrange et déconcertante. Si l’on ajoute à cela le fait que je me couche chaque jour à l’aube, bah... vous obtenez un rythme de vie complètement fucked up comme le mien. Certes, c’est les vacances, me direz-vous. Mais quand même. Faut que j’arrête de me lever à midi et que je commence à bouger mes fesses histoire de m’aérer le cervelet et de profiter de ce temps radieux. Que je bronze un peu, aussi, histoire également de ne pas être la seule à exhiber des jambes d’une blancheur de poulet pas cuit sur les plages méditerranéennes. Puis que je lise enfin des romans pour moi-même, après tous ces mois à m’être coltinée des pavés dont la gueule ne m’inspirait pas forcément. Le bac de français c’est fini. Je suis en vacances. Et ça fait bizarre. Je suis obligée de me le répéter à voix haute pour y croire. Ils m’ont tellement foutue la pression au lycée pour ce foutu bac et pour des notes dont je sais pertinemment qu’elles seront impossibles à avoir... si bien que je préfère même pas imaginer ce que sera la terminale à ce rythme. Exactement, n’imaginons pas. Parlons d’autre chose que du futur, sinon je risque de me mettre à déprimer.
J’ai bien un sujet qui me vient là tout de suite, mais je te préviens mon ami, ça risque de pas te plaire... j’ai envie de parler du bac, voilà, parce qu’après tout les épreuves anticipées marquent un tournant symbolique dans la vie de tout lycéen qui se respecte. Alors cher lecteur, cher petit toi, si tu t’en tamponnes le coquillard de ce palpitant récit, je t’autorise à stopper ici ta lecture, et sache même que je ne t’en voudrais pas trop. J’écris un peu tout ça au nom de la postérité, t’vois. Peut-être que je reviendrais relire cet article dans quelques années et que je me dirais alors, la voix tremblante d’émotion, à quel point j’étais stupide mignonne.

Les emmerdes ont commencé le mercredi 20 juin avec le français écrit. Il faisait beau et chaud dans mon patelin ce matin-là. J’aurais tellement aimé qu’il y ait de l’orage afin d’accentuer et de sublimer toute la portée dramatique de l’événement, un peu comme dans les tragédies. Et composer sous la pluie battante, y a rien de plus romanesque, c’est évident. Mais faudra visiblement faire sans. Tandis que je m’efforce de surmonter ma déception, se distinguent dans les couloirs du lycée, comme avant tout examen, deux catégories tout à fait antagonistes d’élèves :
Première catégorie – le stressé. Le stressé soule tout le monde en récitant un cours stéréotypé des plus ennuyeux et affreusement aseptisé qu’il s’empressera, telle une machine bien huilée, de recracher à toute vitesse une fois devant sa copie. Le stressé est celui qui te transmet sa paranoïa et son stress. Le stressé, tu as généralement envie de le frapper ; et, tu l’auras compris, mieux vaut donc l’éviter pour sa propre santé mentale (et pour sa santé physique à lui).
Seconde catégorie – le branleur. Le branleur, lui, c’est obviously l’exact opposé du stressé. Le branleur est venu les mains dans les poches, persuadé que le français, on y va "au talent", comme il dit. Le branleur ne maîtrise donc pas trop son sujet. Il ne connaît pas Victor Hugo et Baudelaire. "Hugo ? Hugo qui ? Tu parles de qui là ?" Le branleur s’en fout un peu du bac et te fait relativiser ton propre cas : tu te dis qu’il y a toujours pire que toi. Le branleur, au fond, joue ainsi un rôle de décompression très utile. Vive le branleur.

Dans les mêmes couloirs, tout le monde parie sur la poésie. God, WHY ? J’aime pas la poésie. Je hais la poésie. Les pages des manuels se tournent fébrilement, à la recherche d’ultimes citations à retenir ou de quelques biographies d’auteurs. D’autres potassent encore et encore leurs figures de style, assis sur les marches de l’escalier en bois décrépi. L’atmosphère est toute somme faite bien étrange, ce matin, elle semble même semi-religieuse. Si je n’étais pas à deux doigts de me pisser dessus d’angoisse, je pourrais presque en rire.
À 7 heures 45, on fait enfin rentrer tous les ES dans la grande salle multimédia. Convocation, carte d’identité, bouteille d’eau, pick-up, stylos, surligneurs, gomme, crayon à papier, agrafeuse, j’étale tout soigneusement sur ma table, fidèle à ma maniaquerie légendaire. À 8 heures, le sujet tombe. La poésie satirique. Hmm, damn... Le commentaire m’inspire pas ; l’invention est à coucher dehors ; ce sera donc... la disserte. Une fois la question de corpus joliment torchée, me voilà dès lors partie pour 3 heures de joie et d’allégresse dissertative où je me retrouve comme toujours à la bourre. Pourquoi je suis si lente, bordel ? Il a limite fallu m’arracher ma copie des mains à la fin. Je rigole d’ailleurs encore quand je revois la tête outrée de la vieille surveillante BCBG penchée sur moi au terme de l’épreuve.
"Mademoiselle ! Le temps imparti est maintenant écoulé ! Veuillez me donner votre copie main-te-nant ! Vous dépassez les bornes ! Il est midi et neuf secondes !"
"Raaah deux secondes, ça va, je finis ma phrase"
"Ahhh ! Ohhhh ! L’impertinente ! Elle m’achève ! Vous contestez mon autorité, jeune fille ? Vous rendez-vous compte ? Je pourrais vous faire interdire d’examen pendant cinq ans !"
J’aurais bien répondu LOL à ses glapissements étouffés, mais je pense qu’elle l’aurait potentiellement mal pris.

S’ensuit maintenant dans mon récit une petite ellipse où je saute volontairement l’épreuve de sciences pour en arriver à l’oral de french. Ouiii je sais, je te vois crier à l’arnaque derrière l’écran, je te vois réclamer davantage, petit être vorace, mais ne sois pas déçu, car l’épreuve anticipée de sciences chez les économistes est juste une grosse blague. C’est qu’ils ont de l’humour à l’Education Nationale, vois-tu. Et puis, entre nous, sache que j’ai sacrément la flemme de causer énergies renouvelables et ovocytes. Allons donc à l’essentiel. Causons français, tu vas aimer.
Je te laisse visualiser la chose : le lycée ZEP où j’ai passé mon oral étant situé en pleine zone industrielle au sein d’une "banlieue ultra-sensible", j’ai un temps imaginé un endroit débordant de violentes racailles animées du désir de me brutaliser contre un mur. Rien de tout cela, bien sûr ; mais de toute manière j’étais trop flippée pour prêter attention à quoi que ce soit. Tendue comme un slip, te dis-je. C’était pas beau à voir.
Seule dans un couloir immense, j’ai attendu longtemps avant de passer. Lorsque j’entre enfin dans la salle, l’examinateur m’annonce, tout joyeux :"oh ! vous avez de la chance, mademoiselle. Tous vos camarades ont eu le roman. Mais pour vous seule j’ai choisi la poésie !"

AAAAAAAAARRRRRGH

... C’est une blague ? Non. Je suis maudite. Vraiment.
J’ai jeté toutes mes idées sur le papier et me suis lancée la voix un peu tremblante. L’examinateur ne m’aura pas dit grand-chose, si ce n’est qu’il aura poussé quelques petits "hum !" que j’imagine être approbateurs. L’entretien a été très vite expédié. Il m’a ensuite demandé si j’étais bonne élève et quel sujet j’avais pris à l’écrit la semaine précédente. Puis il a commencé à commenter le plan de ma disserte, comme ça. "Oh oui... ça c’est bien pensé. Et vous avez parlé de ça ?" Tranquille le gars. Enfin, il m’a remerciée, je l’ai remercié de même, et je suis partie. J’étais en vacances. J’étais bien. J’étais soulagée. Je suis en vacances. Je suis bien. Je suis soulagée.
Deux mois de glandage m’attendent maintenant – bientôt il y aura les vacances, les vraies, les visites, l’étranger, les musées, les parcs, les JO, la plage, le stage à Paris, les baby-sittings, et surtout : le farniente.
Si tu as réussi à tout lire, cher lecteur, tu gagnes le droit que je te souhaite de très bonnes vacances à toi aussi. Et un bisou par la même. Je te félicite.
Allez, ne t’inquiète pas : je t’aime quand bien même que tu aies eu la flemme de tout lire.

dimanche 10 juin 2012

Intermezzo


Il est maintenant 6h37 et je reste là, en silence, seule, assise en tailleur sur mon lit, face à mon ordinateur, les yeux rougis et engourdis de fatigue après la (trop) longue soirée de fin d’année d’hier. À côté de moi, noyés dans une pénombre rougeâtre, les vieux exemplaires jaunis de L’écume des jours et deLa Nausée, qui expirent doucement sur mon oreiller au tissu soyeux mais glacé, s’entassent en un flot épais de pages cornées odorantes au sein desquelles je laisse nerveusement courir mes doigts crispés. Sous mon front brûlant et légèrement perlé de sueur, mon cerveau crépite au rythme de l’habituelle pluie enragée qui s’abat au-dehors sur les toits environnants, aussi enragée que l’étaient tout à l’heure tous ces gens, qui m’apparaissent à l’instant derrière mes paupières palpitantes, dansant en cercle dans le gigantesque salon de T., puis enlevant leurs vêtements au fur et à mesure que l’élévation des clameurs individuelles mourait étranglée dans la suffocation meurtrière de la musique assourdissante. Parfaite synchronisation, osmose commune dans la danse, éphémère fusion des corps embrasés. Aïe. Et dites-moi quel est le con qui avait, bien entendu à l’insu de tous, glissé du rhum dans les boissons non-alcoolisées, histoire de "mettre de l’ambiance dès le début" ? Parce que je lui dois un sacré mal de tête non prévu, maintenant. Et une furieuse envie de vomir. Merci l’ami. Puis, entre nous, le rhum c’est quand même sacrément dégueulasse – je préfère donc ne pas repenser à tous les verres que j’ai innocemment vidés cul sec, sans réaliser que je voyais de plus en plus trouble, sans réaliser que je n’étais même plus tout à fait consciente ni de mes agissements, ni des multiples borborygmes étouffés qui m’échappaient par intervalles réguliers en déclenchant l’hilarité générale. Parce que l’alcool rend gaie et drôle la moindre chose qui ne l’est originellement pas ; et, parce qu’au fond, il est évident que l’enterrement d’une année et le début de l’été doivent se célébrer en groupe et dans les règles de l’art : par l’abus d’alcool.

Je crois que je n’ai jamais aimé les fins d’années comme celle-ci ; je suis trop sensible. En fait, je n’ai jamais aimé les fins en elles-mêmes. Combien de fois ai-je pleuré de toute mon âme en tournant la dernière page d’un bouquin qui m’était cher ou en achevant de regarder l’ultime épisode d’une série ? Combien de fois ai-je pleuré de toute mon âme en apprenant la mort de quelqu’un que je connaissais, même vaguement ? Les fins ne sont pas à mes yeux le couronnement de tel ou tel effort, l’accomplissement d’une vie, un dénouement paisible et attendu, mais la plus atroce et la plus inéluctable des dislocations, une séparation à l’anticipation impossible. Qu’il y a-t-il après la fin qui nous attend tous ? Est-ce qu’on se contente seulement, un beau jour, de fermer les yeux à jamais, puis de rendre son dernier souffle de vie ? Ça me fait mal de croire en l’idée d’une existence vaine et envolée en une poignée de secondes. C’est absurde. C’est stupide. Et je comprends mieux pourquoi l’on a inventé toutes ces histoires de paradis et d’enfer : pour rassurer les gens, pour leur donner l’espoir – l’illusion ? – d’un hypothétique "après" auquel se raccrocher sa vie durant. C’est sûr que si l’on s’efforce d’y croire, cette idée est... tranquillisante, en un sens. À l’aube de sa propre fin, on se dira que l’on aura su se montrer utile à son échelle et que, d’une façon ou d’une autre, l’on sera par conséquent récompensé pour cela. On aura vécu, même si, en ce qui me concerne, je suis loin d’avoir encore ressenti toutes ces choses-là – pour être honnête, je ne ressens rien. Je me contente ainsi de vivre au jour le jour et d’essayer de prendre les bonnes décisions à propos des autres et de moi-même. Je suis certainement une fille des plus banales. J’ai des cheveux châtain clair et des yeux vert brillant ; je suis sans doute égocentrique, je tiens un blog, j’aime bien me plaindre pour embêter les autres ; mais surtout, et peut-être est-ce là que je me différencie un peu des autres, je suis obsédée par la volonté de laisser derrière moi quelque chose. Un souvenir, une trace, des écrits : que l’on se dise que cette fille-là a pensé et consigné ça, ça et ça. Que l’on se dise que j’ai moi aussi vécu et goûté un tant soit peu à l’ivresse de la postérité, une modeste postérité sans fin tangible.
Mais je suis décidément bien trop exigeante, ce matin.

dimanche 27 mai 2012

L'appel de l'inconnu

Comme chaque année à l’approche de l’été, les dernières journées de mai exhalent une saveur particulière et revêtent un inexplicable goût de fin. Célébrant l’inespéré retour du soleil, les terrasses des cafés s’étalent sur les trottoirs déjà bondés où défile la multitude de passants dont le visage, d’ordinaire fermé, s’ombre pour l’occasion d’un lumineux sourire. Le long du boulevard Saint-Michel, l’air sent bon la nourriture et le café, le soleil et le rire. L’envie de ne pas travailler est bien là, présente, ne demandant qu’à pervertir mes bonnes intentions, si bien que si ça ne tenait qu’à moi, je me serais déjà paresseusement affalée sur l’un des bancs ombragés du jardin du Luxembourg, l’œil semi-fermé, les manches de mon blazer bleu navy remontées et mes talons aux lanières meurtrières soigneusement ôtés. Je n’avais encore jamais été à Paris toute seule, encore moins pour y passer un examen, mais il faut une première fois à tout, et me voilà qui marque le coup en ce petit matin, perdue au milieu des rues pleines de vie de la capitale, ne pouvant détacher mon regard fasciné des mythiques façades haussmanniennes.



  
Car malgré tout, Paris, pour une provinciale comme moi, c’est la ville de l’inaccessible, la ville où la néophyte que je suis se perd toujours dans les méandres du métro crasseux, la ville où je me fais allégrement klaxonner puis insulter lorsque je ne traverse pas assez vite au goût des p**** d’automobilistes, la ville où je reste émerveillée aux côtés des touristes chinois devant les illustres monuments aux façades si tristement grises mais en même temps si imposantes ; et pourtant, au fond, quels que soient ses avantages et ses inconvénients, Paris reste à mes yeux la ville idéalisée par excellence, la ville de tous les possibles, celle qui a toujours exercé sur moi un attrait dont je ne saurai expliquer l’origine. Bien que dans l’immédiat j’ignore tout ou presque de la capitale, je sais déjà que c’est là que je voudrais étudier et m’installer une fois mon bac en poche — l’anonymat parisien sera mon refuge, mon salut, mon subterfuge face à une réalité actuelle trop étouffante et trop restreinte. Dans les moments difficiles, j’ai de fait souvent rêvé de prendre le large un jour ou l’autre et de larguer les amarres une bonne fois pour toutes, en laissant derrière moi ma ville natale par trop hantée de souvenirs. Un coup de cutter bien net est parfois la meilleure chose à s’infliger pour éviter de ressasser les mêmes pensées. Mais pendant ce temps-là, le métro continue de rouler, et je me laisse porter, les yeux fermés, la tête relâchée, parce que c’est si agréable de rouler à l’infini sans se soucier de sa destination.

Arrêt Rue de la Pompe. Je descends finalement. Dehors, le soleil tape sec, une lueur blanche aveuglante qui écorche les yeux nus, et je meurs déjà de chaud. Arrivée devant mon centre d’examen, je dois avouer que je commence sérieusement à flipper ma race : les autres candidats parlent espagnol entre eux avec une aisance qui me fait froid dans le dos. Et je comprends rien à ce qu’ils racontent. Connards de bilingues.

Bordel, dans quoi tu t’es encore embarquée ? Tu sais très bien que malgré les apparences t’es une merde en espagnol, tu vas te planter à ce truc. T’as voulu le faire pour la gloire, hein ? Allez, admets-le : quand on te l’a proposé, t’as sauté sur l’occasion.

Mon subconscient est des plus vicieux, et mon imposture est cramée.
Dans la cour centrale grouillante de monde, je rejoins mon prof et les quelques élèves de mon lycée qui s’étaient également inscrits. Malheureusement pour moi, y en a aucun que je peux blairer dans le lot. Rien qu’à les entendre parler, j’ai envie de leur distribuer une bonne paire de baffes.

Reste zeeeen.

En l’occurrence, plus facile à dire qu’à faire.

Bon, 9h01, l’épreuve commence, me voilà donc partie pour trois heures et demies de sous épreuves en tous genres. Expression écrite, compréhension écrite et orale, grammaire, tests de vocabulaire. C’est court trois heures et demies en fait, trop court. En plus mes copies sont joliment raturées, quoique j’aie fait un effort notable d’écriture. Très intelligent d’oublier la moitié du contenu de sa trousse un jour pareil — je reste encore sans voix devant ma propre connerie. Avant de commencer, j’ai par conséquent dû honteusement quémander autour de moi de quoi assurer ma survie la plus élémentaire.
"Hmm excuse-moi, t’as pas un stylo à me prêter pour ce matin ?"
... Ou comment passer pour la pauvresse / touriste de service. Claire’s style.

12h30. N’ayant ni le temps ni surtout l’envie de me relire, je file rendre mes feuilles, colle sous le nez de la surveillante espagnole ma carte d’identité et ma convocation puis quitte cette maudite salle sans même un regard derrière moi. Je suis liiibre ! enfin... presque : manque plus que l’oral après manger. Hem hem. Je m’accorde un temps de répit, seule avec mon panini, plongée dans une de mes fiches de vocabulaire sur un banc des Champs-Elysées.

Et c’est ensuite là que les choses se corsent sérieusement. Parler pendant 20 minutes en continu devant deux examinatrices madrilènes, certes souriantes mais qui n’ont pas dû se faire d’illusions à mon sujet, je pensais le matin même que c’était easily in the pocket. J’avais tort. Jusque-là, je n’avais pas encore mesuré l’étendue désertique de ma nullité dans la langue de Cervantès ; le paradoxe étant qu’au lycée, on est considéré comme bon parce qu’on sait manier les subtilités du subjonctif imparfait et qu’on arrive à répondre aux questions du prof quand en vérité notre niveau réel d’expression linguistique s’apparente tout juste à celui d’un natif à l’école maternelle. Je me suis donc prise en toute logique une claque dans la gueule lors de l’entretien, et maintenant mon ego est en miettes. Impression qui sera certainement confirmée par la publication des résultats fin août.
Alors au fond, pourquoi être allée m’emmerder de cet examen et de toutes ces révisions si c’est pour m’être de fait ramassée ? Je me le demande bien. Pour la renommée, pour que ça fasse bien sur mon dossier ? Peut-être. Pour être après acceptée où je voudrais à Paris ? Sûrement. Touché.
Il n’en reste que face à toutes ces considérations scolaires bassement stratégiques, rien ne vaut dès lors une bonne soirée passée devant Secret Story — ma perversion télévisuelle de l’été — à bouffer de la pizza en compagnie de ma cousine. Si Dieu existe, c’est clairement ici qu’il s’est manifesté.