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jeudi 29 août 2013

Looking in the black mirror

C'est drôle quand même cette tendance que nous avons, notamment lorsque nous en venons à l'heure des bilans, à séparer inconsciemment nos souvenirs, à les démêler pour in fine tout simplement occulter les mauvais des bons. Pouf, comme ça c'est fait et on ne s'en rend pas compte. On ne veut pas garder ces choses qui entachent notre bonheur, ces idées noires que nous avons broyées, ressassées quand ça n'allait pas bien, non, on veut juste le bon, le bien ; le meilleur de nous-mêmes. Je suis moins amère que lucide et ayant cette impression étrange que nous passons notre temps à nous rouler littéralement dans la mauvaise foi. Nous nous y blottissons parce qu'elle est plus confortable ; ainsi débarrassés, engourdis dans les doucereux mais salvateurs volutes de nos propres mensonges, nous avons une meilleure image de notre personne, une image taillée sur mesure, pour nous et par nous. Nos actes honteux passent à la trappe, nos moments de tristesse, aussi, parce qu'à défaut d'être embarrassés par eux ils nous sont cette fois trop douloureux. C'est nécessaire à notre survie. J'appelle ça se mentir à soi-même, et le mensonge, ce mensonge, est nécessaire à notre survie individuelle et collective. Je préfère au refoulement freudien la vision terre-à-terre et fondamentalement plus cruelle à notre égard de Sartre. Nous avons notre part de responsabilité dans l'affaire bien que le plus souvent, nous opérions ce balayage sans le réaliser d'un iota, tout du moins sans le réaliser sur le coup - après coup c'est une autre histoire. Lorsque je tente de me souvenir de telle ou telle période, lorsque j'énumère mentalement les événements passés, beaucoup manquent à l'appel : les petits désagréments, les grands même, je les oublie, j'en ai la fâcheuse tendance, oui, et ce dont je me rappelle au final, passablement frustrée du constat, ce sont ces moments glorieux, lorsque tout me souriait. Il n'y a rien eu d'autre que du bonheur dans ma vie ? Du reste les détails sont flous, les contours distants. Encore une histoire de double conscience...

J'aimerais en un sens me souvenir de tout. Pour avancer, apprendre de mes erreurs, ne pas me pardonner quand je n'ai pas à l'être. Parce que des erreurs, j'en commets tellement... Or assumer ensuite mes échecs m'est insupportable. Je les ressasse constamment, j'ai envie de me foutre des claques pendant tout ce temps, de hurler, de tout casser autour de moi. Avant de me calmer brutalement, éreintée par l'effort qu'exige la rage qui est retenue, j'en deviens colérique, aigrie, je simule l'état d'esprit sain pour continuer à être sortable ; non par-dessus tout je n'aime pas l'échec, je ne veux pas de lui dans la mesure où j'ai le sentiment particulièrement égocentrique qu'il me rabaisse au lieu de m'enseigner quelque chose. Petite, les donneurs de leçons, les grands moralistes bien-pensants, je les haïssais déjà du plus profond de mon être : j'aime être celle, en effet, qui s'administre sa propre morale. Et pourtant, voilà mon paradoxe... Ce fait de pouvoir établir les principes qui doivent réguler sa vie m'apparaît autant comme un cadeau que comme un fardeau. Il faudrait pour le pouvoir parfaite omniscience de soi-même, parfaite connaissance de ses désirs, possibilités, erreurs passées, présentes, futures, il faudrait savoir ce qui est véritablement bon pour soi. Et comment l'éternelle indécise que je suis pourrait-elle y parvenir ? Et puis mes propres lois ?... comment pourrais-je avoir la prétention abominable de me qualifier comme étant trop spéciale pour avoir à me soumettre aux us et coutumes d'un "commun des mortels" dont je me désolidariserais ? N'est-on pas mieux à demeurer, rassuré et la conscience apaisée, rattaché à ce dernier ? 

Se souvenir de tout est un poison, l'omniscience parfaite le pire des fardeaux et ainsi l'humanité, pour y échapper, s'avère toutes propensions à l'oubli et au pardon d'elle-même. Assez triste constat, assez triste condition. Une part de nous archive nos souvenirs, méthodiquement, irrévocablement. Et nous allons mieux en tombant dans l'oubli, dans cette douceur ouateuse et délicieuse de l'oubli. Nous nous en portons mieux. Mieux, mieux, mieux, toujours mieux... On ne retient que les choses dont l'on juge qu'elles pourraient nous être bénéfiques ; et ainsi par-delà la douleur qu'ils suscitent en moi au premier abord, je retiens une chose de mes échecs : ma formidable capacité à me relever, jambes tremblantes, pour mettre au bout d'un moment et sans plus réfléchir davantage cette douleur de côté, pour l'isoler soigneusement cadenassée dans un coin perdu de mes pensées. Tellement bien cadenassée et cachée qu'elle échoue à y demeurer, plantée là dans mon cerveau, tellement bien cachée en effet qu'elle s'évapore au fil du temps qui passe et qui érode les fondations de sa raison d'être. Nous savons que nous oublions le mal qui nous est fait et que nous faisons mais au fond, en vérité, c'est ce que nous avons voulu. Et pourquoi ? Pour échapper à ce mal. Pour vivre.

jeudi 18 juillet 2013

The end

“Because I know there are people who say all of these things don’t happen. And there are people who forget what it’s like to be sixteen when they turn seventeen. I know these will all be stories someday, and our pictures will become old photographs, and we’ll all become somebody’s mom or dad. But right now, these moments are not stories. This is happening. I am here. I can see it, this one moment when you know you’re not a sad story. You are alive.”

- The perks of being a wallflower

Ecrit le jeudi 6 juin 2013


J’ai terminé le lycée, hier midi. C’était un beau jour de printemps, assez comme je l’avais imaginé depuis des mois de cela, un jour ensoleillé, sec et chaud, mais à mille lieux de mes prédictions des semaines passées. J’avais en effet déjà maintes fois imaginé comment se déroulerait ce jour-là, à vrai dire je m’étais demandée comment tout ça se clôturerait : je me suis toujours vue finissant le lycée en un grand tourbillon de sentiments ; dans une de ces euphories mêlée d’une tristesse qui vous saisit à la gorge, au ventre, vous noue l’estomac – dans une tempête d’embrassades, de pleurs et de rires épars s’éparpillant dans l’air frais d’une fin de matinée de juin. Il était onze heures trente hier lorsque, dans le soulagement total, s’est achevé mon dernier cours, et, à l’instant où ma prof s’est tue, je n’ai pas ressenti grand-chose – ou plutôt si : je me suis sentie vidée de tout sentiment. Atone. Indifférente. J’ai idéalisé, je crois, ce qui en vérité n’avait pas vocation à l’être : une fin comme une autre, qui tend à accomplir l’ordre normal et naturel des choses.
La semaine qui vient de passer a chamboulé tous mes repères ; je dois avouer ici que je ne sais plus trop ni où j’en suis ni où je vais. Avant, l’avenir, la vie d’adulte, ces trucs-là, c’était un chemin lointain et sinueux, totalement étranger et aux embrumes pas particulièrement engageantes. Je ne me souviens n’y avoir pensé qu’à de rares moments de ma vie, lorsque j’ai dû faire des choix concrets, comme cette année, par exemple, sous la contrainte d’APB, du fameux, sous la contrainte de l’échéance ; lorsque j’ai dû choisir entre rester chez moi et tenter l’aventure solitaire dès septembre. Je me souviens m’être questionnée péniblement, sans trouver de grande réponse évidente, de celles qui se seraient imposées en un claquement de doigts ; je me souviens avoir peiné, fatigué… et abandonné mes chimères. Je me souviens avoir rêvé de voyages, avoir voulu partir, m’évader, m’octroyer une année sabbatique aux Etats-Unis, en Australie, à l’autre bout du monde ; aujourd’hui, pourtant, je retrousse mes manches et j’emprunte ce chemin sinueux le pas droit et conquérant. Au final j’ai rêvé plus raisonnablement, en effet, j’ai rêvé de Paris, de la ville lumière, de prestige, j’ai postulé en HK, et puis en droit, un peu partout, et puis j’ai passé mes concours, les ai eus, ou presque – j’ai été admissible dans une "grande école" dont je tairai le nom ; j’en ai passé l’oral vendredi dernier. Je ne sais pas trop comment ça s’est passé. J’ai le sentiment, dans le fond, d’avoir été réfléchie, d’avoir assez bien répondu aux questions qui m’ont été posées ; en revanche j’ignore quelle impression j’ai bien pu leur laisser de moi. Je m’en souviens, à 9h30, je suis ressortie de la salle le souffle court, retenant un cri de soulagement, et j’ai marché, marché, marché tout le long de cette rue de l’Université, jetant mes pensées en un coin reclus de mon cerveau, et j’ai poursuivi et terminé aux Halles, âme errante, insignifiante, dans le grondement continu de la foule.

"Arrête de penser. Arrête, putain."

Maintenant la machine est en marche, la mécanique enclenchée – je passe le bac dans dix jours. Je ne suis pas ce genre de personne qui s’attarde par toutes occasions en d’interminables bilans d’événements passés même si j’aimerais, en l’occurrence, avoir la force, le courage d’en tirer un maintenant. Comment résumer une année au cours de laquelle je confesse avoir si peu écrit, avoir abandonné ces pages-ci au profit de bien d’autres choses dont j’ignore s’il y aurait même un intérêt à les énumérer toutes ici ? Il me semble que la moi de juin 2013 est une parfaite inconnue pour celle de septembre 2012. Que me conseillerais-je, si je pouvais retourner dix mois auparavant dans le passé ? D’être forte, déjà. D’oser avancer. De moins me préoccuper de ce que pensent les autres. Cette année a certainement été l’une des plus intenses de ma scolarité, lune des meilleures ; l’une des plus éprouvantes, aussi, à quasi tous les niveaux, mais enfin et surtout la plus rapide. Aujourd’hui les mois me paraissent s’être envolés inexorablement, insidieusement ; la valeur du temps qui passe est ce dont je ne me suis rendue compte qu’à la toute fin. A l’aube de parachever symboliquement ce chapitre de ma vie je me retourne sur moi-même, et, à mon habitude, comme face à un miroir, démêle ce qui est un succès de ce qui ne l’a vraisemblablement pas été.

Et c’est difficile, justement, de trouver cette force-là – la force de regarder la vérité en face, de constater et d’apprendre de ses erreurs puisque cela revient, en somme, à se remettre en question soi-même, méthodiquement et douloureusement. C’est parfois une claque à l’ego, non, c’est même souvent une claque à l’ego ; alors on souffre, on enrage, éventuellement on guérit mais fondamentalement on en retire toujours quelque chose. Il y a bien sûr des choses, autres, que l’on aimerait pouvoir corriger ; on le voudrait de tout son cœur, mais peut-être, se dit-on, que si elles ne s’étaient pas déroulées telles quelles, alors on n’en serait pas arrivé où l’on se trouve à l’heure actuelle. Et ça, ça aurait été dommage, au final, de ne pas l’avoir vécu ainsi car j’ai l’impression intime qu’en vérité vouloir remuer le passé c’est renier le présent, c’est renier, même, la personne qu’on est devenu… la personne que je suis devenue.

samedi 6 octobre 2012

Welcome back

Si je vous avouais que revenir hanter ce blog déserté faisait partie, début septembre, de mes bonnes résolutions de rentrée vous auriez en toute légitimité le droit et le devoir de me dire que j’ai, pour le coup, sacrément merdé – voilà pourquoi je ne vous dirai rien de tel, si ce n’est que je me sens tout à fait étrange de revenir écrire ici, à cet endroit, un mois après en être partie : je me sentirais presque trop seule.
Ce que je peux vous dire bien plus librement, en revanche, c’est à quel point le temps est passé vite ce mois durant. Je n’ai pas vu les jours défiler et pourtant paf, en l’espace de quatre misérables semaines les habitudes ont repris leur cours – j’ai retrouvé les choses qui m’avaient manquée comme celles que je désirais pour le moins du monde revoir. J’ai retrouvé les joies de la dissertation et des synthèses d’éco (parce que pour tout vous dire je fais partie de ces vrais masochistes en spécialité sciences politiques), me suis mise au yoga, découvert la littérature russe que j’adore pour l’instant, commencé à remplir le dossier de la prépa Pipo, presque arrêté les pains au chocolat à la cafète du lycée tous les matins et puis, un lundi, bam, j’ai eu dix-sept ans. Ça n’a l’air de rien dit comme ça – même qu’il pleuvait ce jour-là, je me souviens, pourtant j’étais heureuse puisque c’était un jour comme je les aime, gris, orageux et menaçant : j’étais heureuse simplement parce que tout le monde la déteste profondément, cette pluie-là qui vous gâche la journée et vous trempe jusqu’aux os de la façon la plus glaciale qui soit. Quel meilleur spectacle sociologique, en effet, que celui, matinal et jubilatoire, offert par ses trente-six congénères tirant la gueule en plein cours d’histoire sur les mémoires de la Seconde Guerre Mondiale et proférant à ce propos un florilège de réflexions non dénuées de stupidité dont je vous rapporte ce soir (juste pour vous) la substantifique moelle par le biais d’extraits dûment sélectionnés ?

"Qu’est-ce qu’on se fait chier, quand même"
"Grave gros. Et putain, en plus j’ai trop faim"
"Moi aussi ! ça sonne à quelle heure ?"
"25. Mais hé, regarde, la prof elle a des auréoles"
"Baaaahh, comment elle transpire, je savais bien qu’elle était dégueulasse..."
"Ah nan mais ouais. Lycée de merde, profs de merde de toute façon"
"Tellemeeent. En plus il pleut sa mère, je vais friser"
"Oh mais ouais c’est trop ça pour moi aussi"

Constat du jour bonjour : si en lui-même l’être humain est décidément affligeant de prévisibilité ce n’est qu’en troupeau que suinte enfin à sa guise l’essence de sa stupidité. Principe cumulatif, je suppose : un abruti + un abruti = toujours plus d’abrutis – et même si moi je suis le compteur parmi tout ça j’ose espérer que cette somme ne tende pas vers l’infini. L’espoir fait vivre, qu’ils disent les autres.

Ce qui me ramène à mon bilan of the month : alors que je m’étais promise comme chaque année les mêmes conneries – à savoir, arrêter de faire ma langue de pute envers mon prochain et réfréner un peu mes élans misanthropes – il s’avère que c’est, une fois encore, un échec monumental – je devrais au passage vraiment arrêter de tout lister. Libres à vous de me dire, en lisant cela, que je l’ai cherché, je ne nierai pas car vous avez raison ; au fond, c’est bel et bien moi le problème mais je le vis bien et puis je fais semblant, je m’adapte à la population : je n’ai pas toujours été une fervente adepte de la théorie de Darwin pour rien. Ce n’est pas vous qui vous amusiez, petit, à élaborer des schémas de l’évolution de vos camarades en imaginant à quoi ils ressembleraient dix ans plus tard et en tentant de déterminer quels seraient ceux qui crèveraient les plus jeunes car ils n’auraient pas su s’adapter à leur environnement ; c’est moi. À ce sujet parfois je me demande comment je peux être à la fois aussi horrible et aussi compatissante – les extrêmes s’attirent, dit-on ; en l’occurrence, ils s’attirent tous deux réunis en ma personnalité – pourtant peut-être qu’en vérité je ne vaux vraiment pas mieux qu’une autre. Peut-être que je ne suis qu’un grain de sable dans l’univers – et au final ce n’est pas un ‘peut-être’ c’est même un ‘tout à fait probable’, je le sais – mais le genre de grain de sable qui à défaut d’avoir en sa possession les moyens physiques de vous refaire le portrait au marteau-piqueur s’arrangerait du moindre coup de vent pour venir vous piquer férocement et joyeusement l’œil. Retenez ça comme retenez une autre chose : je suis de retour dans la partie, et qui plus est plus en forme que jamais.

mercredi 5 septembre 2012

Apocalypse



Apocalypse... ou le mot qui pourrait caractériser ma chambre à l’instant où je vous parle : dans un coin, un esprit qui s’éveille et un corps qui fourmille de brusquerie, dans l’autre, un épais flot de feuilles amoncelées à même le sol et des classeurs à bras le corps – et puis, au milieu de tout ça, un petit moi qui profite, seule, de ses dernières heures de liberté comme elle le peut. À défaut de briller par sa joyeuseté septembre est le mois de l’introspection et de la déprime, le mois des feuilles mortes et du vent qui s’installe, le mois de... beaucoup de choses : on entame et renouvelle ses inscriptions, on recommence à bosser et on retrouve des têtes connues ou inconnues dans la joie et la bien évidemment mauvaise humeur. Je suis une fille de l’automne mais je n’ai jamais aimé septembre et l’espèce d’effervescence agaçante qui s’en dégage chaque année – c’est comme si l’on était obligé de se montrer enchanté à la perspective de retourner à cette vie active qu’on a laissée de côté deux mois plus tôt. J’aime l’été et sa torpeur insondable, ses crépuscules tardifs noyés par un soleil encore de plomb, et quand septembre redevient pour moi le labyrinthique mois de la submersion annoncée j’en viens, inévitablement, à regretter mes vacances et leur tranquillité si rassurante.

Ça irait si toutefois ces sentiments-là n’étaient pas amplifiés par le fait d’entamer sa dernière année de lycée. On m’a décrit la terminale comme une année butoir, hantée par le début des emmerdes, des dossiers et par l’angoisse du post-bac – sujet à propos duquel je me pose déjà des questions de temps à autre histoire de me faire peur et parce que j’ai besoin de me remuer davantage que je ne consentirai à l’admettre. Alors dans quelques heures je serai de retour dans mon lycée comme si de rien n’était ; j’entamerai ma dernière année de bons et loyaux services et puis je retrouverai la même classe, les mêmes professeurs, la même nourriture immonde du self, les mêmes couloirs poussiéreux et la même ligne de bus bondée du soir. Je sourirai à ces personnes que je ne reverrais peut-être plus jamais de ma vie l’année suivante et je ferai, donc, comme si de rien n’était, puisqu’il semblerait que ce soit le maître-mot de la rentrée. Il faut ménager l’orgueil de tout un chacun...

Ou peut-être bien que je ne leur sourirai pas.

jeudi 5 juillet 2012

“J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans”


J’avais rien de particulier à raconter cet aprem mais comme je ressentais quand même une envie persistante d’écrire, j’ai allumé mon ordi et ouvert presque machinalement ce fichier word, tout ça après avoir griffonné quelques dessins relativement laids dans mon vieux moleskine rouge au rythme des coups de tonnerre qui s’abattaient au loin. Depuis quand le fait de ne rien avoir de singulier à relater devrait-il empêcher d’écrire, je vous le demande ? Vous avez déjà vu bien pire avec moi qui vous abreuve sans états d’âme et depuis maintenant neuf mois de pavés indigestes, de pages et de pages noircies de mes pensées et de mes bien minces coups d’éclat – vous qui venez me lire régulièrement êtes donc un peu masochistes sur les bords, mais pourtant je vous apprécie tous autant que vous êtes. Pourquoi ? Tout simplement parce que votre présence, même silencieuse et anonyme, rassure une étrange part de moi-même. La sensation de se savoir lue est de fait aussi agréable et flatteuse qu’apaisante ; et il se trouve que j’ai bien besoin d’être rassurée en ce moment. Je sais que c’est égoïste mais j’ai plus que jamais besoin de repères ces derniers jours où tout ce que je connaissais et appréciais dans ma vie semble pour de bon voler en éclats : mes amis, ma famille, mon foyer, rien de tout cela ne semble durer, rien de tout cela ne semble destiné à se perpétuer, et ça fait toujours mal de l’admettre et de "tourner la page". Si certains les adorent et les recherchent, j’ai quant à moi toujours détesté les changements trop brutaux car au fond ils me blessent plus profondément qu’autre chose – ce sont des entailles au saignement infini, des heurts si profonds qu’ils en deviennent inguérissables. Chose regrettable s’il en est... je ne suis définitivement pas de celles et ceux qui se lanceraient volontiers à l’aventure un beau jour en laissant tout derrière eux sans se retourner une seule fois, sans le moindre remord. Je suis indéniablement de celles et ceux qui ont besoin de beaucoup de temps pour mûrir une réflexion et pour parvenir au bon choix. Un camp contre l’autre : celui, progressiste, de l’avancement, contre celui, rétrograde, de la stagnation de l’esprit. La rapidité contre la lenteur. Au bout du premier camp, en guise de récompense, l’épanouissement et le bonheur ; au bout du second, en guise de châtiment, les prises de tête... et les cachets de doliprane. S’il ne l’a pas encore fait, que chacun choisisse donc soigneusement et maintenant son camp en toute âme et conscience.

J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans.

Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
De vers, de billets doux, de procès, de romances,
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
C’est une pyramide, un immense caveau,
Qui contient plus de morts que la fosse commune.
 – Je suis un cimetière abhorré de la lune,
Où comme des remords se traînent de longs vers
Qui s’acharnent toujours sur mes morts les plus chers.
Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,
Où gît tout un fouillis de modes surannées,
Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher,
Seuls, respirent l’odeur d’un flacon débouché.

Je ne serai à l’évidence jamais quelqu’un d’épanoui et de parfaitement heureux. Parce que je garde toujours tout en moi, le moindre souvenir, la moindre pensée intime, le moindre problème, je sais pertinemment que je ne parviendrai nullement à me confier un jour aisément à qui que ce soit. J’ai tellement de mal à faire confiance aux autres que je préfère dès lors m’imprégner de chaque chose qui soit afin de la garder précieusement enfouie au plus profond de mon être, enfouie et semblable à un immémorial souvenir dont l’ombre fugace me hante plus qu’elle ne me berce. Les souvenirs font mal. Ces souvenirs-là, en particulier, font mal. La raison pour laquelle chacun cherche à les oublier m’apparaît maintenant comme évidente et limpide – c’est même une douche glacée que de la réaliser et de l’admettre enfin. "La conscience de l’humanité est toute propension vers le compromis et l’oubli", disait Giraudoux. Il avait même tellement raison en ajoutant que "le bonheur n’a jamais été le lot de ceux qui s’acharnent". Tellement raison, putain. Au lieu de tirer les leçons des événements survenus, les gens préfèrent oublier lesdits événements et enterrer le passé en pensant naïvement pouvoir aller mieux quand en vérité ils commettent de nouveau les mêmes erreurs stupides ; des erreurs qui les conduiront une fois encore à un aveuglement vain. Mais tout cela est en un sens inéluctable. On ne peut pas l’empêcher. Parce qu’au fond, on le fait tous plus ou moins volontairement... et plus ou moins consciemment.

Rien n’égale en longueur les boiteuses journées,
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
L’ennui, fruit de la morne incuriosité,
Prend les proportions de l’immortalité.
 – Désormais tu n’es plus, ô matière vivante !
Qu’un granit entouré d’une vague épouvante,
Assoupi dans le fond d’un Sahara brumeux ;
Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,
Oublié sur la carte, et dont l’humeur farouche
Ne chante qu’aux rayons du soleil qui se couche.

samedi 30 juin 2012

The sweet taste of summer


Je sais bien que ça ne fait que deux semaines que je n’ai pas écrit la moindre chose mais j’ai l’impression que des mois entiers se sont écoulés depuis mon dernier post. J’ai l’impression, depuis le début de ce mois de juin qui s’achève d’ailleurs aujourd’hui, que le temps s’est écoulé à une vitesse folle, à un rythme fou et démesuré ; et même si elle revient à toutes les vacances, cette sensation de ne plus savoir quel jour de la semaine on est demeure toujours aussi étrange et déconcertante. Si l’on ajoute à cela le fait que je me couche chaque jour à l’aube, bah... vous obtenez un rythme de vie complètement fucked up comme le mien. Certes, c’est les vacances, me direz-vous. Mais quand même. Faut que j’arrête de me lever à midi et que je commence à bouger mes fesses histoire de m’aérer le cervelet et de profiter de ce temps radieux. Que je bronze un peu, aussi, histoire également de ne pas être la seule à exhiber des jambes d’une blancheur de poulet pas cuit sur les plages méditerranéennes. Puis que je lise enfin des romans pour moi-même, après tous ces mois à m’être coltinée des pavés dont la gueule ne m’inspirait pas forcément. Le bac de français c’est fini. Je suis en vacances. Et ça fait bizarre. Je suis obligée de me le répéter à voix haute pour y croire. Ils m’ont tellement foutue la pression au lycée pour ce foutu bac et pour des notes dont je sais pertinemment qu’elles seront impossibles à avoir... si bien que je préfère même pas imaginer ce que sera la terminale à ce rythme. Exactement, n’imaginons pas. Parlons d’autre chose que du futur, sinon je risque de me mettre à déprimer.
J’ai bien un sujet qui me vient là tout de suite, mais je te préviens mon ami, ça risque de pas te plaire... j’ai envie de parler du bac, voilà, parce qu’après tout les épreuves anticipées marquent un tournant symbolique dans la vie de tout lycéen qui se respecte. Alors cher lecteur, cher petit toi, si tu t’en tamponnes le coquillard de ce palpitant récit, je t’autorise à stopper ici ta lecture, et sache même que je ne t’en voudrais pas trop. J’écris un peu tout ça au nom de la postérité, t’vois. Peut-être que je reviendrais relire cet article dans quelques années et que je me dirais alors, la voix tremblante d’émotion, à quel point j’étais stupide mignonne.

Les emmerdes ont commencé le mercredi 20 juin avec le français écrit. Il faisait beau et chaud dans mon patelin ce matin-là. J’aurais tellement aimé qu’il y ait de l’orage afin d’accentuer et de sublimer toute la portée dramatique de l’événement, un peu comme dans les tragédies. Et composer sous la pluie battante, y a rien de plus romanesque, c’est évident. Mais faudra visiblement faire sans. Tandis que je m’efforce de surmonter ma déception, se distinguent dans les couloirs du lycée, comme avant tout examen, deux catégories tout à fait antagonistes d’élèves :
Première catégorie – le stressé. Le stressé soule tout le monde en récitant un cours stéréotypé des plus ennuyeux et affreusement aseptisé qu’il s’empressera, telle une machine bien huilée, de recracher à toute vitesse une fois devant sa copie. Le stressé est celui qui te transmet sa paranoïa et son stress. Le stressé, tu as généralement envie de le frapper ; et, tu l’auras compris, mieux vaut donc l’éviter pour sa propre santé mentale (et pour sa santé physique à lui).
Seconde catégorie – le branleur. Le branleur, lui, c’est obviously l’exact opposé du stressé. Le branleur est venu les mains dans les poches, persuadé que le français, on y va "au talent", comme il dit. Le branleur ne maîtrise donc pas trop son sujet. Il ne connaît pas Victor Hugo et Baudelaire. "Hugo ? Hugo qui ? Tu parles de qui là ?" Le branleur s’en fout un peu du bac et te fait relativiser ton propre cas : tu te dis qu’il y a toujours pire que toi. Le branleur, au fond, joue ainsi un rôle de décompression très utile. Vive le branleur.

Dans les mêmes couloirs, tout le monde parie sur la poésie. God, WHY ? J’aime pas la poésie. Je hais la poésie. Les pages des manuels se tournent fébrilement, à la recherche d’ultimes citations à retenir ou de quelques biographies d’auteurs. D’autres potassent encore et encore leurs figures de style, assis sur les marches de l’escalier en bois décrépi. L’atmosphère est toute somme faite bien étrange, ce matin, elle semble même semi-religieuse. Si je n’étais pas à deux doigts de me pisser dessus d’angoisse, je pourrais presque en rire.
À 7 heures 45, on fait enfin rentrer tous les ES dans la grande salle multimédia. Convocation, carte d’identité, bouteille d’eau, pick-up, stylos, surligneurs, gomme, crayon à papier, agrafeuse, j’étale tout soigneusement sur ma table, fidèle à ma maniaquerie légendaire. À 8 heures, le sujet tombe. La poésie satirique. Hmm, damn... Le commentaire m’inspire pas ; l’invention est à coucher dehors ; ce sera donc... la disserte. Une fois la question de corpus joliment torchée, me voilà dès lors partie pour 3 heures de joie et d’allégresse dissertative où je me retrouve comme toujours à la bourre. Pourquoi je suis si lente, bordel ? Il a limite fallu m’arracher ma copie des mains à la fin. Je rigole d’ailleurs encore quand je revois la tête outrée de la vieille surveillante BCBG penchée sur moi au terme de l’épreuve.
"Mademoiselle ! Le temps imparti est maintenant écoulé ! Veuillez me donner votre copie main-te-nant ! Vous dépassez les bornes ! Il est midi et neuf secondes !"
"Raaah deux secondes, ça va, je finis ma phrase"
"Ahhh ! Ohhhh ! L’impertinente ! Elle m’achève ! Vous contestez mon autorité, jeune fille ? Vous rendez-vous compte ? Je pourrais vous faire interdire d’examen pendant cinq ans !"
J’aurais bien répondu LOL à ses glapissements étouffés, mais je pense qu’elle l’aurait potentiellement mal pris.

S’ensuit maintenant dans mon récit une petite ellipse où je saute volontairement l’épreuve de sciences pour en arriver à l’oral de french. Ouiii je sais, je te vois crier à l’arnaque derrière l’écran, je te vois réclamer davantage, petit être vorace, mais ne sois pas déçu, car l’épreuve anticipée de sciences chez les économistes est juste une grosse blague. C’est qu’ils ont de l’humour à l’Education Nationale, vois-tu. Et puis, entre nous, sache que j’ai sacrément la flemme de causer énergies renouvelables et ovocytes. Allons donc à l’essentiel. Causons français, tu vas aimer.
Je te laisse visualiser la chose : le lycée ZEP où j’ai passé mon oral étant situé en pleine zone industrielle au sein d’une "banlieue ultra-sensible", j’ai un temps imaginé un endroit débordant de violentes racailles animées du désir de me brutaliser contre un mur. Rien de tout cela, bien sûr ; mais de toute manière j’étais trop flippée pour prêter attention à quoi que ce soit. Tendue comme un slip, te dis-je. C’était pas beau à voir.
Seule dans un couloir immense, j’ai attendu longtemps avant de passer. Lorsque j’entre enfin dans la salle, l’examinateur m’annonce, tout joyeux :"oh ! vous avez de la chance, mademoiselle. Tous vos camarades ont eu le roman. Mais pour vous seule j’ai choisi la poésie !"

AAAAAAAAARRRRRGH

... C’est une blague ? Non. Je suis maudite. Vraiment.
J’ai jeté toutes mes idées sur le papier et me suis lancée la voix un peu tremblante. L’examinateur ne m’aura pas dit grand-chose, si ce n’est qu’il aura poussé quelques petits "hum !" que j’imagine être approbateurs. L’entretien a été très vite expédié. Il m’a ensuite demandé si j’étais bonne élève et quel sujet j’avais pris à l’écrit la semaine précédente. Puis il a commencé à commenter le plan de ma disserte, comme ça. "Oh oui... ça c’est bien pensé. Et vous avez parlé de ça ?" Tranquille le gars. Enfin, il m’a remerciée, je l’ai remercié de même, et je suis partie. J’étais en vacances. J’étais bien. J’étais soulagée. Je suis en vacances. Je suis bien. Je suis soulagée.
Deux mois de glandage m’attendent maintenant – bientôt il y aura les vacances, les vraies, les visites, l’étranger, les musées, les parcs, les JO, la plage, le stage à Paris, les baby-sittings, et surtout : le farniente.
Si tu as réussi à tout lire, cher lecteur, tu gagnes le droit que je te souhaite de très bonnes vacances à toi aussi. Et un bisou par la même. Je te félicite.
Allez, ne t’inquiète pas : je t’aime quand bien même que tu aies eu la flemme de tout lire.

vendredi 27 avril 2012

Que personne ne m'approche, je mords

Faire le tri dans sa vie, c’est la meilleure chose à faire après une période de déprime et de repli sur soi où l’on ne sait plus trop où l’on en est, et où l’on prend surtout conscience de qui sont nos vrais amis. Alors par comparaison ça a l’air simple, dit comme ça, "allez hop, je fais le tri maintenant". Une injonction courte, à laquelle on pense pouvoir facilement se tenir en théorie quand en pratique la tâche s’avère plutôt longue et ardue. Alors par où commencer ? En se débarrassant des parasites qui font mine d’être nos amis alors qu’ils ne pensent qu’à profiter de nos cours bien pris et de nos plans de dissertations ? En supprimant – acte jouissif – ces derniers de tous ses contacts ou, perspective encore plus réjouissante, en les envoyant paître de vive voix afin de pouvoir admirer en direct leurs têtes décontenancées lorsqu’ils me demanderont si je peux leur prêter mon dm de maths et que je leur répondrai, sourire sadique aux lèvres, un "non" impérial ? J’y réfléchis, j’y réfléchis. Car aujourd’hui plus que jamais, l’hypocrisie me donne envie de hurler. Je ne supporte plus les gens hypocrites et encore moins l’idée d’être prise pour le pigeon de service sous couvert que j’ai d’assez bonnes notes et que je pourrais, bien sûr, aider mes gentils camarades en détresse. Burn in hell, bastards, voilà ce que je leur dirais volontiers lorsque je les voie m’approcher, arborant pour l’occasion leur plus bel air amical, toutes dents découvertes en un rictus mielleux, et éveillant en moi de vives pulsions misanthropes jusque-là difficilement refoulées.
"Dis, on a besoin de toi, on comprend pas l’éco, tu peux nous expliquer ?"
Oh, god. Mais comment vous faire comprendre simplement ma pensée sans passer pour la pire des connasses, chers collègues ? JE NE VOUS AIME PAS, je ne veux pas vous voir. Vous n'aviez qu’à écouter en cours au lieu de mettre le bordel à votre trop bonne habitude. Au pire, papa-maman vous paieront un autre cours particulier, ce qui ne sera ni la première ni la dernière fois ; ils n’ont que ça à faire de leur argent, après tout, puisque combler le moindre désir de leur progéniture est bien entendu leur priorité.
"Allez, s’il te plaîîît, on a vraiment besoin de toi, tu es notre seul espoir"
Oh là là là, si vous me prenez par les sentiments... ça en devient presque attendrissant. Laissez-moi réfléchir deux minutes mes chéris. Ah oui, tout s’éclaire, la date du DS d’éco est fixée à demain. Pas le temps donc de faire venir votre prof particulier le soir même dans l’espoir de combler un tant soit peu l’immensité de votre ignorance. Bon, je fais quoi, moi ? Si... Si je leur demandais de la bouffe en échange ? A eux tous, ils auraient bien les moyens de me payer un petit kilo de macarons. Hmm, c’est tentant. J’admets être une vendue.
"Alors tu veux bien ??"
Entendre la panique poindre dans leurs voix me fait jubiler intérieurement. Je me sentirais presque comme Irène Adler face aux frères Holmes, jouissant de mon - bien qu’éphémère - pouvoir que je suis la seule à détenir. Mais, dans un pur élan de gentillesse, je me reprends et fais volte-face au dernier moment, sur un coup de tête.
"Bon, d’accord", je lâche finalement. "Je vous rejoins en perm dans cinq minutes. Mais c’est la seule et unique fois, hein"
"Oui oui ne t’inquiète pas !"

J’avais alors eu tort de ne pas me fier à mon instinct en préférant jouer les gentilles. Depuis ce jour-là, j’ai littéralement été assaillie de demandes de soutien en tous genres de la part de gens qui n’en avaient rien à carrer de la réussite scolaire. Pomper sur quelqu’un d’autre, c’est tellement plus simple, plus rapide, qu’ils se disent... Pourquoi se fatiguer quand quelqu’un est là pour faire les choses à notre place et que les parents restent dans l’ombre, prêts à intervenir à l’aide d’un gros chèque quand lesdites choses dérapent ? Quand j’ai réalisé ça, j’ai vite regretté d’avoir agi comme je l’avais fait ; et la masse de rapaces, sentant leur proie leur échapper, a aussitôt fondu sur moi, se montrant d’un commun accord des plus attentionnés à mon égard afin que je reprenne pour eux mes activités de mère Teresa. J’ai ainsi, du jour au lendemain, reçu masse de sms d’apparence tous plus gentils les uns que les autres.

"Salut ..., c’est pour prendre de tes nouvelles ! Ça va mieux, ton rhume ?"

Et moi qui croyais ne pas m’être fait beaucoup de nouveaux amis dans ma classe... Agréablement surprise, je m’empresse de répondre à camarade n°1.

"Oui merci c’est gentil ! Je suis presque guérie, je reviens sûrement demain, d’ailleurs."

"Bonne nouvelle alors ! Tu pourras me montrer ton exposé d’histoire de l’art comme ça ? Parce que j’arrive pas à faire l’analyse... Et tu pourrais m’envoyer aussi les corrigés des exos de maths, j’avais la flemme de les prendre la dernière fois."

Me retenant de lui rétorquer d’aller se faire cuire le cul, j’ai préféré aller passer mes nerfs sur ma Wii lorsque mon téléphone a vibré une nouvelle fois et que j’ai vu que camarade n°2 me demandait de lui passer ma dissert’ de français parce qu’il n’avait "pas d’idées de plan". Achevez-moi, je meurs.

Mais tout ça, c’est fini. J’ai fait une liste de résolutions à tenir et dire leurs quatre vérités à ces personnes-là au lieu d’esquiver leurs sollicitations en fait partie. Je compte bien m’y tenir. Et en fait... je crois même que ça me réjouit. Quoi de mieux que de céder enfin aux penchants impitoyablement sadiques que l’on a si longtemps restreint et de bannir toute morale ?

lundi 23 avril 2012

Such a perfect world

J’ai toujours eu l’impression profonde que les vacances sont comme une sorte de faille spatio-temporelle à l’issue improbable, un gouffre béant dans lequel on s’enfoncerait par habitude, tête relevée, yeux grands ouverts, électrisé de part et d’autres à la pensée de l’inexorabilité libératrice de la situation. Pourtant, à chaque fois, ce précieux temps libre qui devient nôtre s’écoule sans que nous ne nous en rendions compte, rapide, futile, parfois absurde, et surtout aussi insaisissable qu’une poignée de grains de sable sur lesquels on tenterait de raffermir son emprise en crispant ses doigts. Quand l’on reste chez soi, seul, les journées s’évanouissent le plus souvent uniformément, tout doucement ; et l’on demeure là, à se laisser bercer par le rythme de la pendule qui scande son tic-tac régulier dans le lointain, tout en savourant enfin ce moment de solitude tant attendu, que personne ne peut venir rompre – non, personne à qui l’on est forcé de faire la bise, de sourire puis de parler avec alors que notre instinct nous hurle simultanément son désespoir. Et l’on peut penser brièvement à ces personnes-là, celles qui hantent notre quotidien, celles que nous voyons chaque jour, lorsque nous les croisons dans le bus, dans les rues de la ville, dans les souterrains de la gare, dans les antiques couloirs du lycée. Une vision qui, enfin, nous arrache un léger sourire de satisfaction à l’idée qu’elles se trouvent au même moment à des milliers de kilomètres de nous, parties en Argentine, à Tokyo, à Bali, à Las Vegas. Parfait, parfait tout ça, je me dis. Personne ne viendra troubler ce moment de semi-quiétude, de liberté retrouvée où j’ai tout le loisir de sortir voir mes amis sans avoir à demander la permission, d’aller faire les boutiques, de pouvoir passer ma journée devant l’ordi, à enchaîner, pareille à une boulimique, les films et les épisodes de séries, et de procrastiner comme bon me semble devant la télé ou le nez plongé dans le premier bouquin en VO d’Harry Potter alors que le pavé de Zola m’attend sagement sur mon bureau, n’attendant qu’à être lu avec enthousiasme – malheureusement pour lui, il le sera, oui, mais au dernier moment, lorsque le temps se fera pressant avant l’échéance fatidique du contrôle et que je m’arracherai les cheveux sur mes prises de notes éparses.
Une quiétude et une liberté qui viennent à manquer lorsque, le soir, mes parents rentrent tous les deux de leur travail, et que l’ambiance jusque-là légère se fait par moments si lourde, si pesante. Je pensais avoir retrouvé un semblant d’équilibre dans ma vie familiale, et je m’en réjouissais, mais il s’avère que ce n’est pas tant le cas que ça. Bien sûr, j’aspire à ce que les choses s’améliorent entre eux, à ce que tout redevienne comme avant, qu’ils soient de nouveau unis ; mais plus le temps passe et plus j’en doute. J’ai peur, j’ai peur pour l’avenir, plus peur que je n’oserai l’avouer aux yeux de tous. Dès lors que je suis seule, inoccupée, mes craintes émergent en m’étreignant violemment, et, au fil des minutes, elles deviennent mes fidèles compagnes, dont je me passerais d’ailleurs volontiers...

Et un matin, tôt, il y peut y avoir la dispute de trop qui me réveille, puis le sentiment croissant d’asphyxie et l’oppression coutumière qui s’en dégage. L’envie soudaine de prendre le large, vite, de m’éloigner le plus loin possible. Alors j’attends que les portes se referment en claquant, que les voitures de mes parents s’éloignent dans des directions opposées, et je quitte mes couvertures encore chaudes. Je m’habille d’un vieux jogging noir, revêts un sweat assorti dont je rabats la capuche sur mes cheveux, puis je sors. Sur le parvis de la résidence, l’air vif et frais me fait plisser les yeux et frissonner – je ne me suis pas assez couverte, mais tant pis, je ne ferai pas demi-tour, et, d’un pas décidé, je prends la direction de la forêt voisine sans me retourner. À ma droite, le soleil pointe furtivement, comme le faible reflet d’une lueur d’espoir fugitif se dessinant dans l’horizon de l’aurore naissante, assombrie par d’épais nuages cendrés. Tout en essayant de me calmer, j’inspire l’air chargé d’effluves printanières à grandes goulées, à une cadence effrénée, mais c’est peine perdue d’avance. Lorsque je franchis enfin la lisière des bois, j’accélère le rythme de mes pas, et je cours, je cours. Au fur et à mesure que je m’engouffre dans le couvert protecteur des arbres, mes pensées s’entrechoquent de plus belle, cognant les parois de mon crâne sans le moindre répit ; pourtant, machinalement, je continue à allonger ma foulée sur le sentier défoncé et jonché de feuilles boueuses. Je crois que j’en oublie tout danger, toute peur, que j’oublie les crimes morbides qui ont été associés à cette forêt, les femmes que l’on y a retrouvées carbonisées, découpées en morceaux, à quelques kilomètres de là même ; que j’oublie les éventuels psychopathes qui pourraient se cacher, tapis dans l’ombre à quelques mètres de moi, prêts à surgir. Après tout, tu n'es pas une "courageuse" Gryffondor pour rien, ahah, et le Choixpeau de Pottermore a sûrement lu au plus profond de ton drôle d’inconscient, susurre une petite voix ironique dans ma tête.
Car au fond ce n’est pas le présent et ses risques qui m’angoissent, c’est le futur. C’est la perspective d’ignorer quel tournant ma vie prendra dans un peu plus d’un an lorsque je quitterai mon foyer et la ville qui m’a vue grandir ; mais c’est aussi la perspective d’ignorer où j’habiterai, avec qui, quelles études j’aurai commencées, et dans quel but. C’est, enfin, peut-être la perspective de grandir tout court qui m’effraie, la perspective de devoir bientôt voler de mes propres ailes et d’être confrontée à mes responsabilités futures, de devoir faire des choix dont je sais d’ores et déjà qu’ils seront difficiles. C’est la peur de perdre ce qui m’était familier et de me retrouver sans repères, perdue, isolée. Voilà tous les sentiments qui ressurgissent, confus, à l’instant où je retrouve ma si chère solitude, celle qui m’est d’ordinaire salutaire, qui me permet de réfléchir froidement, à l’écart de tout problème, mais qui, dans le cas présent, ne me procure qu’une sensation de vertige tourbillonnante. Je me sens vulnérable, perdue dans cette forêt trop sombre et trop étouffante. Dans le ciel, les timides rayons de soleil qui perçaient tout à l’heure ont maintenant disparu – j’ai presque l’étrange sentiment que l’atmosphère pesante que je cherchais à fuir m’a suivie jusqu’ici.


La petite clairière où je me suis arrêtée après ma course folle est déserte, morne, vierge de toute empreinte. Je n’entends ni les oiseaux chanter, ni la moindre branche craquer, ni la moindre feuille remuer dans les arbres, mais je choisis malgré tout l’endroit pour m’accorder un répit et me glisse ainsi le long d’un tronc bancal recouvert de mousse. J’enfouis mon visage entre mes genoux remontés et, lentement, je passe en revue les images qui m’assaillent avec rage. Lentement, dans le silence assourdissant, je laisse exploser les craintes qui agitent mon crâne et que je tentais jusque-là de brider. Mais je finis par me raisonner, petit à petit, et je me reprends d’une main de maître jusqu’à ne plus rien laisser paraître extérieurement de mes émotions. Il faut que j’arrête de me ronger les sangs pour les autres et pour des interrogations sans réponses.
Alors que je termine de ruminer ces mêmes pensées moroses, la pluie se met brusquement à tomber à verses et le vent se lève, glacial et violent. Je me prends une giclée de gouttes en plein visage, et, malgré ma capuche, mes cheveux sont rapidement tout emmêlés dans mon dos, rendus poisseux par l’eau dégoulinant de mon cou. J’attends que l’averse passe, réfugiée sous un cèdre majestueux ; mais très vite, elle dégénère en orage, et je n’ai pas d’autre choix que de me mettre à courir à travers les bois pour rentrer chez moi, échevelée et tremblante, tandis que le tonnerre proche gronde et que la foudre pourrait me tomber dessus à n’importe quel moment. J’ai vraiment l’air d’une parfaite inconsciente, je m’en rends compte, maintenant.
Une fois arrivée, au lieu de remonter enfin à mon appart’, je m’arrête au porche couvert de ma résidence, et je me laisse tomber sur les marches, fébrile, le regard rivé aux nuages noirs qui zèbrent le ciel anthracite. J’ai depuis mon enfance la curieuse fascination des orages, et j’aime plus que tout contempler la trame des éclairs déchirant l’harmonie du ciel en un fracas tumultueux – ce déchaînement violent d’éléments contre lequel on ne peut rien faire m’apaise indéniablement. Alors je reste là, prostrée sur mes marches mais rassérénée, à l’abri des regards, comme protégée de tous, sauf de cette pluie battante qui lave tout, les douleurs, les chagrins, les joies, et qui est un peu en soi l’occasion d’une possible rédemption. D’une renaissance.

dimanche 18 mars 2012

Les mots

Il y a tellement de choses dont j’aimerais parler en ce moment. Que j’aimerais pouvoir écrire, crier à la terre entière de toutes mes forces. Mais je n’y arrive pas. J’entame des dizaines de posts avant de m’avouer vaincue au bout de cinq minutes ; je griffonne des bouts de phrases sans queue ni tête à longueur de journée sur mes cahiers, mon trieur, mon agenda ; pourtant, je ne sais plus quoi dire, je perds mes mots. Ces derniers affluent et se brisent dans ma gorge avec la puissance du ressac, clapotent quelques secondes, mais avant que je puisse les attraper, les prononcer, ils se retirent déjà à toute vitesse, m’échappent inéluctablement, aussi rapides et traîtres que la marée descendante. Et je reste là, amère, impuissante et muette, assistant à cette fuite inexplicable. Mais après tout, peut-être est-ce ce qui me va le mieux, le silence. De ne rien trouver à écrire, à dire. Mieux vaut se taire que de parler inutilement. Car même en cours, je reste souvent mutique, adossée à la fenêtre et laissant mon regard vagabonder au-dehors, perdue dans l’entrelacs de mes pensées. Alors les profs s’indignent de mon prétendu je-m’en-foutisme, ne décolèrent pas, ponctuant régulièrement mes bulletins de perles vengeresses telles que "Claire ne participe pas !", "quand vous mettrez-vous à parler en cours, jeune fille ?", "votre oral est bien effacé, c’est regrettable", "vous pourriez apporter tellement à la classe !". "Comment ?, devisent-ils entre eux. La première de la classe, qui ne participe pas ? Quel gâchis ! On dirait presque qu’elle cache quelque chose..." Non, je n’invente rien pour le coup – j’aimerais bien. Je les avais entendus une fois, dans le couloir, en pleine discussion... à mon propos. Charmant.
Enfin, certains verront dans mon comportement de la timidité, mais ce n’est que de la flemme. Je ne suis pas de celles et ceux qui interviennent à tort et à travers sans réfléchir ; moi, bien qu’étant de nature impulsive les rares fois où je prends la parole en public, quand il s’agit d’écrire, je deviens une autre personne, intransigeante avec elle-même. Il m’arrive de tourner mes phrases dans tous les sens possibles dans ma tête, puis finalement, lorsque j’arrive à une forme qui me plaît, je tape tout d’une traite sans me relire, je compose comme je respire. Il n’en reste que j’ai toujours aimé écrire. C’est peut-être la seule chose dans laquelle je me défends un peu, la seule chose à laquelle je peux prétendre ne pas être vraiment trop mauvaise, malgré mes phrases horriblement longues et pompeuses. Quand j’étais petite, je me rappelle, je voulais devenir écrivain. Je volais le moleskine de mon grand-père lorsque je rentrais de l’école, et, cachée dans un coin du jardin, d’un geste précautionneux, je parcourais les pages vierges au toucher si doux, caressais la couverture noire. J’ai depuis longtemps l’étrange fascination des pages blanches. Je rêvais de les remplir de mon écriture en pattes de mouche, assise là dans l’herbe, suçotant mon stylo mais ne sachant que dire qui soit digne d’être transposé dans ce carnet. J’avais pourtant des histoires plein la tête, ah ça oui, elles m’assaillaient littéralement, ces histoires. Lors de mes nuits d’insomnie, je rêvais d’orques et de Nazgûl se dissimulant sous mon lit, puis des vampires m’apparaissaient dans la pénombre environnante, se penchant sur moi, m’entourant de leurs grandes silhouettes fantomatiques et glacées. Terrifiée, je resserrais la couette autour de moi, ne laissant dépasser que mes yeux alertes et brillants. Lorsque l’aube arrivait enfin, il me semblait alors entendre les sourds vagissements lointains des loups garous, que le vent portait depuis la forêt, les faisant résonner comme s’il se fût agi d’un lugubre concert. Le cauchemar était complet. J’avais quoi raconter.

Aujourd’hui même, je me demande ce que ça m’apporte véritablement d’écrire. Je m’expose ici au regard de tous sur ce blog, mais je crains paradoxalement le jugement de ceux qui me connaissent. L’autre jour, ma mère a lu mon journal, dans lequel j’écris bien des choses intimes. Je l’avais négligemment laissé traîner sur mon bureau le matin, et l’après-midi, en entrant dans ma chambre, je suppose qu’elle n’a pu s’empêcher d’y jeter un coup d’œil curieux. Et je la hais pour cela. Je la hais d’avoir voulu s’incruster dans ma vie, d’avoir découvert tout ce que je lui cachais en mon âme et conscience, d’avoir tout lu sans la moindre gêne. Je ne veux plus la voir pour le moment tant j’ai du mal à pardonner une telle intrusion. Maintenant, je me mure encore plus dans le silence. Dans ce silence si salutaire. Et je regarde ce putain de carnet, toutes ces pages noircies de mon écriture, de mes mots soigneusement alignés les uns à côté des autres. Presque toute mon existence rassemblée en une série de carnets que je tiens depuis mes dix ans. Amitiés, conneries, secrets. C’est dingue. Je me suis sentie furieuse, mais surtout vide, mise à nue, vulnérable.
C’est comme si mes propres mots m’avaient trahie. Et en même temps, je les ai perdus, ces mots-là.

samedi 18 février 2012

Sans titre



Récupère enfin Internet après longue coupure. Stop. De nouveau une envie d'écrire. Stop. Donc retour imminent en perspective. Stop. Les vacances sont là. Stop. Tout va bien - espère que pour vous aussi. Stop.

lundi 23 janvier 2012

Traumatisme hebdomadaire


L’EPS, au collège et au lycée, c’est quand même quelque chose. Personne n’en sort tout à fait indemne, et chacun en garde à sa façon un souvenir... impérissable. Pour certains, ces trois lettres évoquent des moments heureux, constitués d’incroyables performances sportives, de victoires successives lors des matchs de foot et de volley, ou encore de glorieuses remises de trophée lors des Olympiades Communales. Pour d’autres moins chanceux, elles ne sont que synonymes de longues heures de souffrance hebdomadaire, à courir le matin vêtue d’un simple sweat alors que la température extérieure frôle les - 5°, à monter à la corde devant tous, comme le ferait une bête de foire gesticulant sous les invectives humiliantes de son maître tyrannique – que l’on retrouve ici sous les traits du prof –, à toujours être l’une des dernières choisie dans une équipe car au final "c’est pas qu’on t’aime pas hein Claire, ne le prends pas personnellement... Mais nous on veut gagner".

Perspicace comme tu es, lecteur, tu l’auras deviné : je fais partie de la deuxième catégorie, celle des martyrs du basket, des écorchés vifs du saut de haie, des phobiques des agrès. Nous tous, victimes du sport, formons au fond une grande famille qui sait, face à l’adversité, faire preuve de solidarité inter membres. J’en suis certainement l’un des piliers les plus solides, devenue au fil des années un élément du décor, l’incarnation même de la réfractaire désespérée du cours d’EPS. Pourtant, une fois sortie du carcan scolaire, je n’ai pas peur de clamer haut et fort que j’aime le sport (enfin bon, sans excès non plus, faut pas déconner). Ou tout du moins, j’aime seulement quelques sports précis. J’aime par exemple sentir chaque membre de mon corps tendu dans l’effort que requiert la course à pied, malgré mon endurance assez médiocre ; j’aime entendre le son mat et vibrant de la balle de tennis lorsque je la frappe de toutes mes forces en dérapant sur la terre battue ; j’aime la sensation de l’eau chlorée clapotant doucement contre mes poignets lorsque j’enchaîne les longueurs brassées à la piscine ; et, plus que tout, j’aime distinguer la mine à la fois déconfite et renfermée de l’adversaire fraîchement vaincu. Mais alors, me direz-vous après avoir lu ce portrait idyllique, où est vraiment le problème ? Pourquoi ne suis-je pas l’une de ces filles excellant naturellement dans le moindre sport, encensée par une foule de mecs rendus euphoriques à cause du match en cours et dont les capacités de discernement ont été annihilées par leurs hormones grisées ?






L’origine probable de ce dégoût (blocage, ahah ?) remonte à des années, au moment où j’étais à l’école primaire. Je me rappelle encore de mon premier cours de gym, auquel je m’étais rendue en tant que conquérante, aussi fière même qu’une guerrière chevronnée. La désillusion fut cruelle lorsque je me rendis rapidement compte que j’étais totalement incapable d’exécuter correctement la moindre roulade, et encore moins de faire la roue ou l’équilibre, malgré les quatre années de danse que je totalisais déjà. Ma prof de l’époque, et je ne l’oublierai sans doute jamais, était une vieille fille frustrée aux manières rudes et dépourvues de pédagogie. Un jour, ne supportant plus de me voir rester tapie dans un coin de la salle, elle me prit par un bras et me plaça sans ménagement au centre du cercle formé par les autres enfants, m’ordonnant d’accomplir devant toute la petite assemblée les fameux exercices honnis. Évidemment, je ne parvins qu’à esquisser avec difficulté un semblant de galipette arrière et finis par m’effondrer en larmes devant elle, la suppliant de mettre un terme à cette humiliation publique. J’avais déjà l’art de la mesure, c’est sûr. Mais mon discours implorant ne suffit pas à l’attendrir, ne serait-ce qu’un petit peu, et elle se contenta de déverser à mon encontre une flopée de réflexions vexantes et abaissantes tandis que je poursuivais à contrecœur mon entraînement, sous les rires moqueurs des élèves. J’avais huit ans, et cette expérience suffit à me dégoûter à jamais de la gym, ainsi que de toute autre discipline y ayant trait.

La faute à qui que ces nombreux dégoûts du sport ? Comme pour toute autre matière scolaire, j’en conclus selon mon expérience qu’elle est souvent due aux méthodes enseignantes – aucune pédagogie, aucune douceur dans les approches proposées. Alors, justement, les profs d’EPS, parlons-en : à quoi servent-ils, à part à se promener tranquillou en jogging toute la journée sans jamais vraiment bouger leur cul? En bientôt six années de pérégrinations collégiennes et lycéennes, j’ai eu l’occasion d’analyser finement ce spécimen singulier dans son élément naturel qui, selon la saison, peut être le gymnase ou le terrain de sport. Et en bonne enquêtrice qui se respecte, votre fidèle reporter a également pu répertorier les espèces observées en trois catégories majeures :

Catégorie n°1 : j’ai nommé le psychorigide sadique. Celui-là, je vous en ai déjà exposé quelques traits de caractère lorsque j’ai abordé les raisons de ma virulence envers l’EPS. Je crois qu’on l’a tous déjà eu au moins une fois au cours de notre scolarité, ce prof aux méthodes douteuses, quasi dignes d’un camp de redressement. Le psychorigide ne parle pas aux élèves, il leur aboie dessus ; il ne sourit pas, il grince des dents ; il ne dit pas bonjour, il grogne. Cette espèce, je la connais particulièrement bien. Je m’en rappelle d’une, que j’avais eu en Sixième, qui s’était engueulée avec ma mère au mois de septembre lors d’une réunion en présence d’une trentaine de parents, et me l’avait fait payer tout au long de l’année en m’infligeant des heures de colle mensuelles durant lesquelles j’étais censée pondre des essais sur les vertus du sport collectif. Décidément, j’aurais vécu de sacrées expériences en EPS, pourrai-je raconter dans quelques années à mes arrières petits-enfants, en caressant ma longue barbe blanche de vieux sage dont l’expérience ne serait plus à prouver.

Catégorie n°2 : j’ai nommé le macho. L’archétype même du mec aux yeux de qui toute personne dépourvue du membre viril suprême n’est pas digne d’intérêt et qui, par conséquent, n’a pas de raison valable d’exister. Particulièrement insupportable, le macho aime à se la péter dès qu’il en a l’occasion. Il adore arriver chaque matin au lycée sur sa moto peinte en noir brillant, où il en profite au passage pour se la jouer djeun’s en discutant mécanique avec les mâles de Terminale S. Ce spécimen-ci aime tout particulièrement avoir affaire aux classes d’élite, constituées au choix soit par des élèves de sport-étude, soit par des élèves de S (le must étant évidemment d’avoir les deux réunis). Le reste de la population lycéenne, "la plèbe", ainsi qu’il l’appelle avec morgue, n’est donc voué qu’à l’échec le plus cuisant. Avec le macho, vous avez connu les heures de sport les plus ardues de votre courte vie : rugby, saut de haie et course d’orientation dans la forêt ont été l’objet de vos cauchemars dix mois durant. Plein de bonne volonté, vous vous êtes efforcé de donner le meilleur de vous-même, et pourtant c’est dans ses cours que vous avez récolté vos notes les plus miteuses. Comprenez : si vous êtes une fille, et que vous faites partie de la plèbe, ben... Y a plus rien à faire pour vous.

Catégorie n°3 : j’ai nommé le pervers. Figure récurrente de l’équipe éducative, le pervers, comme son nom l’indique, c’est l’agité du slip du lycée, le DSK en chaleur version prof d’EPS, celui qu’on voit toujours en train de draguer tout sourire la surveillante de la cantine, la petite prof d’histoire récemment débarquée, ou encore la responsable d’internat. Il n’est fondamentalement pas méchant, c’est même plutôt une bonne pâte, et, au contraire de son collège précédent, si vous êtes une fille, vous partez déjà avec une note minimale assurée de 12. Après, c’est que du bonus, bien sûr : tout dépend si vous êtes plus ou moins à son goût. Vous voulez obtenir un bon 18 et vous avez des attributs conséquents – en d’autres termes, vous êtes ce qu’il préfère, une poufiasse blonde décolorée ? Venez habillée d’un débardeur transparent et échancré dévoilant subtilement les bretelles de votre soutif le jour de l’évaluation finale. Vous n’êtes pas une poufiasse blonde décolorée ? Essayez quand même, il apprécie la diversité. Bon, si vous n’êtes pas une fille, je peux toujours vous conseiller de tenter aussi votre chance... (Après tout, on sait jamais, il est peut-être dans les deux camps à la fois, hein.)

Yummy yummy 

Si vous avez connu comme moi ces trois spécimens particuliers de profs -  et que vous en êtes ressortis tout autant dégoûtés -, rassurez-vous : vous n’êtes pas seuls dans votre résistance acharnée. Un jour, nous, les opprimés sportifs du système scolaire, nous insurgerons et renverserons les responsables de cette tyrannie de l’effort et de la compétition à tout prix ! *applaudissements de la foule en délire* (ohh ça va toi, arrête de ricaner derrière ton écran, t’as jamais été un peu mégalo peut-être ?) Mes chers concitoyens, pour conclure, je vous promets qu’un jour, si je suis élue Présidente, j’abolirai l’EPS obligatoire des programmes, et libérerai ainsi toute une génération d’élèves de cette torture hebdomadaire. Et je vous le promets également : je n’instaurerai certainement pas un système à l’allemande où l’on fait cours le matin et sport l’après-midi. Dans le pire des cas, si un tel dispositif venait à se généraliser en France avant mon quinquennat annoncé, ma seule et maigre consolation serait de savoir que ce ne serait mis en place qu’une fois que j’aurais quitté le lycée. Oui, je sais... Je suis définitivement égoïste et mauvaise dans cette affaire.