samedi 30 juin 2012

The sweet taste of summer


Je sais bien que ça ne fait que deux semaines que je n’ai pas écrit la moindre chose mais j’ai l’impression que des mois entiers se sont écoulés depuis mon dernier post. J’ai l’impression, depuis le début de ce mois de juin qui s’achève d’ailleurs aujourd’hui, que le temps s’est écoulé à une vitesse folle, à un rythme fou et démesuré ; et même si elle revient à toutes les vacances, cette sensation de ne plus savoir quel jour de la semaine on est demeure toujours aussi étrange et déconcertante. Si l’on ajoute à cela le fait que je me couche chaque jour à l’aube, bah... vous obtenez un rythme de vie complètement fucked up comme le mien. Certes, c’est les vacances, me direz-vous. Mais quand même. Faut que j’arrête de me lever à midi et que je commence à bouger mes fesses histoire de m’aérer le cervelet et de profiter de ce temps radieux. Que je bronze un peu, aussi, histoire également de ne pas être la seule à exhiber des jambes d’une blancheur de poulet pas cuit sur les plages méditerranéennes. Puis que je lise enfin des romans pour moi-même, après tous ces mois à m’être coltinée des pavés dont la gueule ne m’inspirait pas forcément. Le bac de français c’est fini. Je suis en vacances. Et ça fait bizarre. Je suis obligée de me le répéter à voix haute pour y croire. Ils m’ont tellement foutue la pression au lycée pour ce foutu bac et pour des notes dont je sais pertinemment qu’elles seront impossibles à avoir... si bien que je préfère même pas imaginer ce que sera la terminale à ce rythme. Exactement, n’imaginons pas. Parlons d’autre chose que du futur, sinon je risque de me mettre à déprimer.
J’ai bien un sujet qui me vient là tout de suite, mais je te préviens mon ami, ça risque de pas te plaire... j’ai envie de parler du bac, voilà, parce qu’après tout les épreuves anticipées marquent un tournant symbolique dans la vie de tout lycéen qui se respecte. Alors cher lecteur, cher petit toi, si tu t’en tamponnes le coquillard de ce palpitant récit, je t’autorise à stopper ici ta lecture, et sache même que je ne t’en voudrais pas trop. J’écris un peu tout ça au nom de la postérité, t’vois. Peut-être que je reviendrais relire cet article dans quelques années et que je me dirais alors, la voix tremblante d’émotion, à quel point j’étais stupide mignonne.

Les emmerdes ont commencé le mercredi 20 juin avec le français écrit. Il faisait beau et chaud dans mon patelin ce matin-là. J’aurais tellement aimé qu’il y ait de l’orage afin d’accentuer et de sublimer toute la portée dramatique de l’événement, un peu comme dans les tragédies. Et composer sous la pluie battante, y a rien de plus romanesque, c’est évident. Mais faudra visiblement faire sans. Tandis que je m’efforce de surmonter ma déception, se distinguent dans les couloirs du lycée, comme avant tout examen, deux catégories tout à fait antagonistes d’élèves :
Première catégorie – le stressé. Le stressé soule tout le monde en récitant un cours stéréotypé des plus ennuyeux et affreusement aseptisé qu’il s’empressera, telle une machine bien huilée, de recracher à toute vitesse une fois devant sa copie. Le stressé est celui qui te transmet sa paranoïa et son stress. Le stressé, tu as généralement envie de le frapper ; et, tu l’auras compris, mieux vaut donc l’éviter pour sa propre santé mentale (et pour sa santé physique à lui).
Seconde catégorie – le branleur. Le branleur, lui, c’est obviously l’exact opposé du stressé. Le branleur est venu les mains dans les poches, persuadé que le français, on y va "au talent", comme il dit. Le branleur ne maîtrise donc pas trop son sujet. Il ne connaît pas Victor Hugo et Baudelaire. "Hugo ? Hugo qui ? Tu parles de qui là ?" Le branleur s’en fout un peu du bac et te fait relativiser ton propre cas : tu te dis qu’il y a toujours pire que toi. Le branleur, au fond, joue ainsi un rôle de décompression très utile. Vive le branleur.

Dans les mêmes couloirs, tout le monde parie sur la poésie. God, WHY ? J’aime pas la poésie. Je hais la poésie. Les pages des manuels se tournent fébrilement, à la recherche d’ultimes citations à retenir ou de quelques biographies d’auteurs. D’autres potassent encore et encore leurs figures de style, assis sur les marches de l’escalier en bois décrépi. L’atmosphère est toute somme faite bien étrange, ce matin, elle semble même semi-religieuse. Si je n’étais pas à deux doigts de me pisser dessus d’angoisse, je pourrais presque en rire.
À 7 heures 45, on fait enfin rentrer tous les ES dans la grande salle multimédia. Convocation, carte d’identité, bouteille d’eau, pick-up, stylos, surligneurs, gomme, crayon à papier, agrafeuse, j’étale tout soigneusement sur ma table, fidèle à ma maniaquerie légendaire. À 8 heures, le sujet tombe. La poésie satirique. Hmm, damn... Le commentaire m’inspire pas ; l’invention est à coucher dehors ; ce sera donc... la disserte. Une fois la question de corpus joliment torchée, me voilà dès lors partie pour 3 heures de joie et d’allégresse dissertative où je me retrouve comme toujours à la bourre. Pourquoi je suis si lente, bordel ? Il a limite fallu m’arracher ma copie des mains à la fin. Je rigole d’ailleurs encore quand je revois la tête outrée de la vieille surveillante BCBG penchée sur moi au terme de l’épreuve.
"Mademoiselle ! Le temps imparti est maintenant écoulé ! Veuillez me donner votre copie main-te-nant ! Vous dépassez les bornes ! Il est midi et neuf secondes !"
"Raaah deux secondes, ça va, je finis ma phrase"
"Ahhh ! Ohhhh ! L’impertinente ! Elle m’achève ! Vous contestez mon autorité, jeune fille ? Vous rendez-vous compte ? Je pourrais vous faire interdire d’examen pendant cinq ans !"
J’aurais bien répondu LOL à ses glapissements étouffés, mais je pense qu’elle l’aurait potentiellement mal pris.

S’ensuit maintenant dans mon récit une petite ellipse où je saute volontairement l’épreuve de sciences pour en arriver à l’oral de french. Ouiii je sais, je te vois crier à l’arnaque derrière l’écran, je te vois réclamer davantage, petit être vorace, mais ne sois pas déçu, car l’épreuve anticipée de sciences chez les économistes est juste une grosse blague. C’est qu’ils ont de l’humour à l’Education Nationale, vois-tu. Et puis, entre nous, sache que j’ai sacrément la flemme de causer énergies renouvelables et ovocytes. Allons donc à l’essentiel. Causons français, tu vas aimer.
Je te laisse visualiser la chose : le lycée ZEP où j’ai passé mon oral étant situé en pleine zone industrielle au sein d’une "banlieue ultra-sensible", j’ai un temps imaginé un endroit débordant de violentes racailles animées du désir de me brutaliser contre un mur. Rien de tout cela, bien sûr ; mais de toute manière j’étais trop flippée pour prêter attention à quoi que ce soit. Tendue comme un slip, te dis-je. C’était pas beau à voir.
Seule dans un couloir immense, j’ai attendu longtemps avant de passer. Lorsque j’entre enfin dans la salle, l’examinateur m’annonce, tout joyeux :"oh ! vous avez de la chance, mademoiselle. Tous vos camarades ont eu le roman. Mais pour vous seule j’ai choisi la poésie !"

AAAAAAAAARRRRRGH

... C’est une blague ? Non. Je suis maudite. Vraiment.
J’ai jeté toutes mes idées sur le papier et me suis lancée la voix un peu tremblante. L’examinateur ne m’aura pas dit grand-chose, si ce n’est qu’il aura poussé quelques petits "hum !" que j’imagine être approbateurs. L’entretien a été très vite expédié. Il m’a ensuite demandé si j’étais bonne élève et quel sujet j’avais pris à l’écrit la semaine précédente. Puis il a commencé à commenter le plan de ma disserte, comme ça. "Oh oui... ça c’est bien pensé. Et vous avez parlé de ça ?" Tranquille le gars. Enfin, il m’a remerciée, je l’ai remercié de même, et je suis partie. J’étais en vacances. J’étais bien. J’étais soulagée. Je suis en vacances. Je suis bien. Je suis soulagée.
Deux mois de glandage m’attendent maintenant – bientôt il y aura les vacances, les vraies, les visites, l’étranger, les musées, les parcs, les JO, la plage, le stage à Paris, les baby-sittings, et surtout : le farniente.
Si tu as réussi à tout lire, cher lecteur, tu gagnes le droit que je te souhaite de très bonnes vacances à toi aussi. Et un bisou par la même. Je te félicite.
Allez, ne t’inquiète pas : je t’aime quand bien même que tu aies eu la flemme de tout lire.

dimanche 10 juin 2012

Intermezzo


Il est maintenant 6h37 et je reste là, en silence, seule, assise en tailleur sur mon lit, face à mon ordinateur, les yeux rougis et engourdis de fatigue après la (trop) longue soirée de fin d’année d’hier. À côté de moi, noyés dans une pénombre rougeâtre, les vieux exemplaires jaunis de L’écume des jours et deLa Nausée, qui expirent doucement sur mon oreiller au tissu soyeux mais glacé, s’entassent en un flot épais de pages cornées odorantes au sein desquelles je laisse nerveusement courir mes doigts crispés. Sous mon front brûlant et légèrement perlé de sueur, mon cerveau crépite au rythme de l’habituelle pluie enragée qui s’abat au-dehors sur les toits environnants, aussi enragée que l’étaient tout à l’heure tous ces gens, qui m’apparaissent à l’instant derrière mes paupières palpitantes, dansant en cercle dans le gigantesque salon de T., puis enlevant leurs vêtements au fur et à mesure que l’élévation des clameurs individuelles mourait étranglée dans la suffocation meurtrière de la musique assourdissante. Parfaite synchronisation, osmose commune dans la danse, éphémère fusion des corps embrasés. Aïe. Et dites-moi quel est le con qui avait, bien entendu à l’insu de tous, glissé du rhum dans les boissons non-alcoolisées, histoire de "mettre de l’ambiance dès le début" ? Parce que je lui dois un sacré mal de tête non prévu, maintenant. Et une furieuse envie de vomir. Merci l’ami. Puis, entre nous, le rhum c’est quand même sacrément dégueulasse – je préfère donc ne pas repenser à tous les verres que j’ai innocemment vidés cul sec, sans réaliser que je voyais de plus en plus trouble, sans réaliser que je n’étais même plus tout à fait consciente ni de mes agissements, ni des multiples borborygmes étouffés qui m’échappaient par intervalles réguliers en déclenchant l’hilarité générale. Parce que l’alcool rend gaie et drôle la moindre chose qui ne l’est originellement pas ; et, parce qu’au fond, il est évident que l’enterrement d’une année et le début de l’été doivent se célébrer en groupe et dans les règles de l’art : par l’abus d’alcool.

Je crois que je n’ai jamais aimé les fins d’années comme celle-ci ; je suis trop sensible. En fait, je n’ai jamais aimé les fins en elles-mêmes. Combien de fois ai-je pleuré de toute mon âme en tournant la dernière page d’un bouquin qui m’était cher ou en achevant de regarder l’ultime épisode d’une série ? Combien de fois ai-je pleuré de toute mon âme en apprenant la mort de quelqu’un que je connaissais, même vaguement ? Les fins ne sont pas à mes yeux le couronnement de tel ou tel effort, l’accomplissement d’une vie, un dénouement paisible et attendu, mais la plus atroce et la plus inéluctable des dislocations, une séparation à l’anticipation impossible. Qu’il y a-t-il après la fin qui nous attend tous ? Est-ce qu’on se contente seulement, un beau jour, de fermer les yeux à jamais, puis de rendre son dernier souffle de vie ? Ça me fait mal de croire en l’idée d’une existence vaine et envolée en une poignée de secondes. C’est absurde. C’est stupide. Et je comprends mieux pourquoi l’on a inventé toutes ces histoires de paradis et d’enfer : pour rassurer les gens, pour leur donner l’espoir – l’illusion ? – d’un hypothétique "après" auquel se raccrocher sa vie durant. C’est sûr que si l’on s’efforce d’y croire, cette idée est... tranquillisante, en un sens. À l’aube de sa propre fin, on se dira que l’on aura su se montrer utile à son échelle et que, d’une façon ou d’une autre, l’on sera par conséquent récompensé pour cela. On aura vécu, même si, en ce qui me concerne, je suis loin d’avoir encore ressenti toutes ces choses-là – pour être honnête, je ne ressens rien. Je me contente ainsi de vivre au jour le jour et d’essayer de prendre les bonnes décisions à propos des autres et de moi-même. Je suis certainement une fille des plus banales. J’ai des cheveux châtain clair et des yeux vert brillant ; je suis sans doute égocentrique, je tiens un blog, j’aime bien me plaindre pour embêter les autres ; mais surtout, et peut-être est-ce là que je me différencie un peu des autres, je suis obsédée par la volonté de laisser derrière moi quelque chose. Un souvenir, une trace, des écrits : que l’on se dise que cette fille-là a pensé et consigné ça, ça et ça. Que l’on se dise que j’ai moi aussi vécu et goûté un tant soit peu à l’ivresse de la postérité, une modeste postérité sans fin tangible.
Mais je suis décidément bien trop exigeante, ce matin.

dimanche 27 mai 2012

L'appel de l'inconnu

Comme chaque année à l’approche de l’été, les dernières journées de mai exhalent une saveur particulière et revêtent un inexplicable goût de fin. Célébrant l’inespéré retour du soleil, les terrasses des cafés s’étalent sur les trottoirs déjà bondés où défile la multitude de passants dont le visage, d’ordinaire fermé, s’ombre pour l’occasion d’un lumineux sourire. Le long du boulevard Saint-Michel, l’air sent bon la nourriture et le café, le soleil et le rire. L’envie de ne pas travailler est bien là, présente, ne demandant qu’à pervertir mes bonnes intentions, si bien que si ça ne tenait qu’à moi, je me serais déjà paresseusement affalée sur l’un des bancs ombragés du jardin du Luxembourg, l’œil semi-fermé, les manches de mon blazer bleu navy remontées et mes talons aux lanières meurtrières soigneusement ôtés. Je n’avais encore jamais été à Paris toute seule, encore moins pour y passer un examen, mais il faut une première fois à tout, et me voilà qui marque le coup en ce petit matin, perdue au milieu des rues pleines de vie de la capitale, ne pouvant détacher mon regard fasciné des mythiques façades haussmanniennes.



  
Car malgré tout, Paris, pour une provinciale comme moi, c’est la ville de l’inaccessible, la ville où la néophyte que je suis se perd toujours dans les méandres du métro crasseux, la ville où je me fais allégrement klaxonner puis insulter lorsque je ne traverse pas assez vite au goût des p**** d’automobilistes, la ville où je reste émerveillée aux côtés des touristes chinois devant les illustres monuments aux façades si tristement grises mais en même temps si imposantes ; et pourtant, au fond, quels que soient ses avantages et ses inconvénients, Paris reste à mes yeux la ville idéalisée par excellence, la ville de tous les possibles, celle qui a toujours exercé sur moi un attrait dont je ne saurai expliquer l’origine. Bien que dans l’immédiat j’ignore tout ou presque de la capitale, je sais déjà que c’est là que je voudrais étudier et m’installer une fois mon bac en poche — l’anonymat parisien sera mon refuge, mon salut, mon subterfuge face à une réalité actuelle trop étouffante et trop restreinte. Dans les moments difficiles, j’ai de fait souvent rêvé de prendre le large un jour ou l’autre et de larguer les amarres une bonne fois pour toutes, en laissant derrière moi ma ville natale par trop hantée de souvenirs. Un coup de cutter bien net est parfois la meilleure chose à s’infliger pour éviter de ressasser les mêmes pensées. Mais pendant ce temps-là, le métro continue de rouler, et je me laisse porter, les yeux fermés, la tête relâchée, parce que c’est si agréable de rouler à l’infini sans se soucier de sa destination.

Arrêt Rue de la Pompe. Je descends finalement. Dehors, le soleil tape sec, une lueur blanche aveuglante qui écorche les yeux nus, et je meurs déjà de chaud. Arrivée devant mon centre d’examen, je dois avouer que je commence sérieusement à flipper ma race : les autres candidats parlent espagnol entre eux avec une aisance qui me fait froid dans le dos. Et je comprends rien à ce qu’ils racontent. Connards de bilingues.

Bordel, dans quoi tu t’es encore embarquée ? Tu sais très bien que malgré les apparences t’es une merde en espagnol, tu vas te planter à ce truc. T’as voulu le faire pour la gloire, hein ? Allez, admets-le : quand on te l’a proposé, t’as sauté sur l’occasion.

Mon subconscient est des plus vicieux, et mon imposture est cramée.
Dans la cour centrale grouillante de monde, je rejoins mon prof et les quelques élèves de mon lycée qui s’étaient également inscrits. Malheureusement pour moi, y en a aucun que je peux blairer dans le lot. Rien qu’à les entendre parler, j’ai envie de leur distribuer une bonne paire de baffes.

Reste zeeeen.

En l’occurrence, plus facile à dire qu’à faire.

Bon, 9h01, l’épreuve commence, me voilà donc partie pour trois heures et demies de sous épreuves en tous genres. Expression écrite, compréhension écrite et orale, grammaire, tests de vocabulaire. C’est court trois heures et demies en fait, trop court. En plus mes copies sont joliment raturées, quoique j’aie fait un effort notable d’écriture. Très intelligent d’oublier la moitié du contenu de sa trousse un jour pareil — je reste encore sans voix devant ma propre connerie. Avant de commencer, j’ai par conséquent dû honteusement quémander autour de moi de quoi assurer ma survie la plus élémentaire.
"Hmm excuse-moi, t’as pas un stylo à me prêter pour ce matin ?"
... Ou comment passer pour la pauvresse / touriste de service. Claire’s style.

12h30. N’ayant ni le temps ni surtout l’envie de me relire, je file rendre mes feuilles, colle sous le nez de la surveillante espagnole ma carte d’identité et ma convocation puis quitte cette maudite salle sans même un regard derrière moi. Je suis liiibre ! enfin... presque : manque plus que l’oral après manger. Hem hem. Je m’accorde un temps de répit, seule avec mon panini, plongée dans une de mes fiches de vocabulaire sur un banc des Champs-Elysées.

Et c’est ensuite là que les choses se corsent sérieusement. Parler pendant 20 minutes en continu devant deux examinatrices madrilènes, certes souriantes mais qui n’ont pas dû se faire d’illusions à mon sujet, je pensais le matin même que c’était easily in the pocket. J’avais tort. Jusque-là, je n’avais pas encore mesuré l’étendue désertique de ma nullité dans la langue de Cervantès ; le paradoxe étant qu’au lycée, on est considéré comme bon parce qu’on sait manier les subtilités du subjonctif imparfait et qu’on arrive à répondre aux questions du prof quand en vérité notre niveau réel d’expression linguistique s’apparente tout juste à celui d’un natif à l’école maternelle. Je me suis donc prise en toute logique une claque dans la gueule lors de l’entretien, et maintenant mon ego est en miettes. Impression qui sera certainement confirmée par la publication des résultats fin août.
Alors au fond, pourquoi être allée m’emmerder de cet examen et de toutes ces révisions si c’est pour m’être de fait ramassée ? Je me le demande bien. Pour la renommée, pour que ça fasse bien sur mon dossier ? Peut-être. Pour être après acceptée où je voudrais à Paris ? Sûrement. Touché.
Il n’en reste que face à toutes ces considérations scolaires bassement stratégiques, rien ne vaut dès lors une bonne soirée passée devant Secret Story — ma perversion télévisuelle de l’été — à bouffer de la pizza en compagnie de ma cousine. Si Dieu existe, c’est clairement ici qu’il s’est manifesté.

lundi 14 mai 2012

Au bout du tunnel

Je crois que j’ai toujours renvoyé aux autres une image assez étrange de moi. Je me rappelle que lorsque j’étais petite, mes camarades me trouvaient décalée, un peu folle, et je crois aussi qu’à travers leurs yeux francs d’enfants, ils avaient en quelque sorte d’ores et déjà cerné ma personnalité. Au primaire, j’étais souvent la Luna Lovegood de service, l’excentrique amusante, celle qui faisait rire et à qui on allait volontiers confier ses peines de cœur ou d’amitié parce qu’on éprouvait spontanément à son égard une confiance toute naturelle. J’aime à me rappeler ces moments-là aujourd’hui, car tout y semble rose et beau, comme si l’ensemble de mes premières années n’avait constitué qu’une longue bulle léthargique dans laquelle je m’étais totalement épanouie et dont je garde dorénavant le meilleur des souvenirs : celui de l’insouciance. J’aime à me rappeler ces moments-là aujourd’hui, car me pencher sur le passé est pour moi le meilleur moyen d’avancer, seule ou accompagnée. Il faut dire qu’en grandissant et en perdant de mon exubérance, je me suis considérablement renfermée sur moi-même et j’ai dès lors, pour ainsi dire, développé au début de mon adolescence un sentiment de dégoût profond vis-à-vis de nombre de mes camarades collégiens que je trouvais, dans leur quasi globalité, horriblement bourgeois de par leur exécrable manière d’être et de se comporter – la même éducation laxiste et permissive dont ils avaient été sujets expliquant leur besoin perpétuel de crier à la face du monde leur insatisfaction et le moindre de leur caprice de petit pourri-gâté. Furieux de ce traitement de défaveur, ils me rendaient bien l’attitude volontairement dédaigneuse que je leur témoignais, et plus l’on disait de moi que j’étais hautaine et méprisante, plus j’exultais – drôle de paradoxe au final que cette "crise d’ado" honteuse traversée par chacun au collège. Je paierais cher afin d’être en mesure de pouvoir effacer définitivement le moi de mes douze ans lorsque j’en arrive à relire douloureusement quelques-uns de mes pavés d’emokid torturée, à l’époque assidûment publiés sur mon skyblog et qui sont aujourd’hui, Dieu merci, soigneusement dissimulés dans les tréfonds des fichiers de mon ordinateur, oubliés, abandonnés, mais toujours présents. Les jolis souvenirs.

Heureusement, en fin de compte, que cette période-là ne dure jamais longtemps et qu’elle débouche généralement sur une autre, nettement plus socialement acceptable et plus vivable. Je n’aurais pas pu me complaire davantage dans ce statut passager de fausse rebelle en crise : maudire les autres est sur le long terme une activité bien trop fatigante émotionnellement puisqu’elle requière une énergie certaine. Et comme ça a l’air facile, au contraire, de mûrir de belles vocations philanthropes et de s’ouvrir à ses semblables... Alors peut-être est-ce par esprit de contradiction que je refuse tant que je peux de rejoindre ce camp-là, celui des gentils, car oui, en vérité je hais les choix de facilité et, surtout, j’ai trop aimé détester depuis tout ce temps les mêmes petits bourges pour renoncer maintenant à ce plaisir inavouable. Il est trop tard désormais pour que je change, et déterminée comme je le suis, personne ne me fera démordre de cette opinion. Obstinée et sûre de soi sont de fait les qualificatifs qui peuvent m’échouer en apparence ; or si l’on prend la peine de creuser un peu cette carapace dont je me pare inconsciemment, mes faiblesses et mes défauts apparaissent très rapidement, limpides, clairvoyants même. Je crois que je ne suis pas aussi forte que j’aimerais le laisser paraître, aussi forte que j’aimerais être tout court, et voilà mon grand malheur. Je suis constamment obligée de me cramponner à quelque chose pour continuer à aller de l’avant ; et, sans que je sache en donner la cause profonde, l’idée d’avoir un objectif et un idéal clairement définis me rassure, me tranquillise : je sais où aller et sur quoi me reposer en cas de besoin. C’est peut-être, au fond, la raison qui m’a poussée à écrire. Chaque instant de ma vie qui n’est pas retranscrit d’une façon ou d’une autre dans mon journal, moins souvent sur ce blog, ou immortalisé par quelques photos, j’ai l’impression de l’oublier et de le bannir peu à peu de ma mémoire, que je veuille ou non l’en chasser. Je me suis rendue compte, une fois, que je ne me rappelais pas grand-chose de plusieurs périodes de mon existence, voire que je ne me rappelais rien du tout de certaines. Or rien ne m’angoisse davantage que le néant rôdant dans ma tête, la menaçant, l’écrasant, car j’ai le sentiment d’être perdue au beau milieu d’un tunnel étroit mais dont je ne distingue pas le bout tant les aveuglantes ténèbres l’enveloppent. Et cette vision me donne l’impression angoissante d’oublier qui je suis réellement.

vendredi 27 avril 2012

Que personne ne m'approche, je mords

Faire le tri dans sa vie, c’est la meilleure chose à faire après une période de déprime et de repli sur soi où l’on ne sait plus trop où l’on en est, et où l’on prend surtout conscience de qui sont nos vrais amis. Alors par comparaison ça a l’air simple, dit comme ça, "allez hop, je fais le tri maintenant". Une injonction courte, à laquelle on pense pouvoir facilement se tenir en théorie quand en pratique la tâche s’avère plutôt longue et ardue. Alors par où commencer ? En se débarrassant des parasites qui font mine d’être nos amis alors qu’ils ne pensent qu’à profiter de nos cours bien pris et de nos plans de dissertations ? En supprimant – acte jouissif – ces derniers de tous ses contacts ou, perspective encore plus réjouissante, en les envoyant paître de vive voix afin de pouvoir admirer en direct leurs têtes décontenancées lorsqu’ils me demanderont si je peux leur prêter mon dm de maths et que je leur répondrai, sourire sadique aux lèvres, un "non" impérial ? J’y réfléchis, j’y réfléchis. Car aujourd’hui plus que jamais, l’hypocrisie me donne envie de hurler. Je ne supporte plus les gens hypocrites et encore moins l’idée d’être prise pour le pigeon de service sous couvert que j’ai d’assez bonnes notes et que je pourrais, bien sûr, aider mes gentils camarades en détresse. Burn in hell, bastards, voilà ce que je leur dirais volontiers lorsque je les voie m’approcher, arborant pour l’occasion leur plus bel air amical, toutes dents découvertes en un rictus mielleux, et éveillant en moi de vives pulsions misanthropes jusque-là difficilement refoulées.
"Dis, on a besoin de toi, on comprend pas l’éco, tu peux nous expliquer ?"
Oh, god. Mais comment vous faire comprendre simplement ma pensée sans passer pour la pire des connasses, chers collègues ? JE NE VOUS AIME PAS, je ne veux pas vous voir. Vous n'aviez qu’à écouter en cours au lieu de mettre le bordel à votre trop bonne habitude. Au pire, papa-maman vous paieront un autre cours particulier, ce qui ne sera ni la première ni la dernière fois ; ils n’ont que ça à faire de leur argent, après tout, puisque combler le moindre désir de leur progéniture est bien entendu leur priorité.
"Allez, s’il te plaîîît, on a vraiment besoin de toi, tu es notre seul espoir"
Oh là là là, si vous me prenez par les sentiments... ça en devient presque attendrissant. Laissez-moi réfléchir deux minutes mes chéris. Ah oui, tout s’éclaire, la date du DS d’éco est fixée à demain. Pas le temps donc de faire venir votre prof particulier le soir même dans l’espoir de combler un tant soit peu l’immensité de votre ignorance. Bon, je fais quoi, moi ? Si... Si je leur demandais de la bouffe en échange ? A eux tous, ils auraient bien les moyens de me payer un petit kilo de macarons. Hmm, c’est tentant. J’admets être une vendue.
"Alors tu veux bien ??"
Entendre la panique poindre dans leurs voix me fait jubiler intérieurement. Je me sentirais presque comme Irène Adler face aux frères Holmes, jouissant de mon - bien qu’éphémère - pouvoir que je suis la seule à détenir. Mais, dans un pur élan de gentillesse, je me reprends et fais volte-face au dernier moment, sur un coup de tête.
"Bon, d’accord", je lâche finalement. "Je vous rejoins en perm dans cinq minutes. Mais c’est la seule et unique fois, hein"
"Oui oui ne t’inquiète pas !"

J’avais alors eu tort de ne pas me fier à mon instinct en préférant jouer les gentilles. Depuis ce jour-là, j’ai littéralement été assaillie de demandes de soutien en tous genres de la part de gens qui n’en avaient rien à carrer de la réussite scolaire. Pomper sur quelqu’un d’autre, c’est tellement plus simple, plus rapide, qu’ils se disent... Pourquoi se fatiguer quand quelqu’un est là pour faire les choses à notre place et que les parents restent dans l’ombre, prêts à intervenir à l’aide d’un gros chèque quand lesdites choses dérapent ? Quand j’ai réalisé ça, j’ai vite regretté d’avoir agi comme je l’avais fait ; et la masse de rapaces, sentant leur proie leur échapper, a aussitôt fondu sur moi, se montrant d’un commun accord des plus attentionnés à mon égard afin que je reprenne pour eux mes activités de mère Teresa. J’ai ainsi, du jour au lendemain, reçu masse de sms d’apparence tous plus gentils les uns que les autres.

"Salut ..., c’est pour prendre de tes nouvelles ! Ça va mieux, ton rhume ?"

Et moi qui croyais ne pas m’être fait beaucoup de nouveaux amis dans ma classe... Agréablement surprise, je m’empresse de répondre à camarade n°1.

"Oui merci c’est gentil ! Je suis presque guérie, je reviens sûrement demain, d’ailleurs."

"Bonne nouvelle alors ! Tu pourras me montrer ton exposé d’histoire de l’art comme ça ? Parce que j’arrive pas à faire l’analyse... Et tu pourrais m’envoyer aussi les corrigés des exos de maths, j’avais la flemme de les prendre la dernière fois."

Me retenant de lui rétorquer d’aller se faire cuire le cul, j’ai préféré aller passer mes nerfs sur ma Wii lorsque mon téléphone a vibré une nouvelle fois et que j’ai vu que camarade n°2 me demandait de lui passer ma dissert’ de français parce qu’il n’avait "pas d’idées de plan". Achevez-moi, je meurs.

Mais tout ça, c’est fini. J’ai fait une liste de résolutions à tenir et dire leurs quatre vérités à ces personnes-là au lieu d’esquiver leurs sollicitations en fait partie. Je compte bien m’y tenir. Et en fait... je crois même que ça me réjouit. Quoi de mieux que de céder enfin aux penchants impitoyablement sadiques que l’on a si longtemps restreint et de bannir toute morale ?

lundi 23 avril 2012

Such a perfect world

J’ai toujours eu l’impression profonde que les vacances sont comme une sorte de faille spatio-temporelle à l’issue improbable, un gouffre béant dans lequel on s’enfoncerait par habitude, tête relevée, yeux grands ouverts, électrisé de part et d’autres à la pensée de l’inexorabilité libératrice de la situation. Pourtant, à chaque fois, ce précieux temps libre qui devient nôtre s’écoule sans que nous ne nous en rendions compte, rapide, futile, parfois absurde, et surtout aussi insaisissable qu’une poignée de grains de sable sur lesquels on tenterait de raffermir son emprise en crispant ses doigts. Quand l’on reste chez soi, seul, les journées s’évanouissent le plus souvent uniformément, tout doucement ; et l’on demeure là, à se laisser bercer par le rythme de la pendule qui scande son tic-tac régulier dans le lointain, tout en savourant enfin ce moment de solitude tant attendu, que personne ne peut venir rompre – non, personne à qui l’on est forcé de faire la bise, de sourire puis de parler avec alors que notre instinct nous hurle simultanément son désespoir. Et l’on peut penser brièvement à ces personnes-là, celles qui hantent notre quotidien, celles que nous voyons chaque jour, lorsque nous les croisons dans le bus, dans les rues de la ville, dans les souterrains de la gare, dans les antiques couloirs du lycée. Une vision qui, enfin, nous arrache un léger sourire de satisfaction à l’idée qu’elles se trouvent au même moment à des milliers de kilomètres de nous, parties en Argentine, à Tokyo, à Bali, à Las Vegas. Parfait, parfait tout ça, je me dis. Personne ne viendra troubler ce moment de semi-quiétude, de liberté retrouvée où j’ai tout le loisir de sortir voir mes amis sans avoir à demander la permission, d’aller faire les boutiques, de pouvoir passer ma journée devant l’ordi, à enchaîner, pareille à une boulimique, les films et les épisodes de séries, et de procrastiner comme bon me semble devant la télé ou le nez plongé dans le premier bouquin en VO d’Harry Potter alors que le pavé de Zola m’attend sagement sur mon bureau, n’attendant qu’à être lu avec enthousiasme – malheureusement pour lui, il le sera, oui, mais au dernier moment, lorsque le temps se fera pressant avant l’échéance fatidique du contrôle et que je m’arracherai les cheveux sur mes prises de notes éparses.
Une quiétude et une liberté qui viennent à manquer lorsque, le soir, mes parents rentrent tous les deux de leur travail, et que l’ambiance jusque-là légère se fait par moments si lourde, si pesante. Je pensais avoir retrouvé un semblant d’équilibre dans ma vie familiale, et je m’en réjouissais, mais il s’avère que ce n’est pas tant le cas que ça. Bien sûr, j’aspire à ce que les choses s’améliorent entre eux, à ce que tout redevienne comme avant, qu’ils soient de nouveau unis ; mais plus le temps passe et plus j’en doute. J’ai peur, j’ai peur pour l’avenir, plus peur que je n’oserai l’avouer aux yeux de tous. Dès lors que je suis seule, inoccupée, mes craintes émergent en m’étreignant violemment, et, au fil des minutes, elles deviennent mes fidèles compagnes, dont je me passerais d’ailleurs volontiers...

Et un matin, tôt, il y peut y avoir la dispute de trop qui me réveille, puis le sentiment croissant d’asphyxie et l’oppression coutumière qui s’en dégage. L’envie soudaine de prendre le large, vite, de m’éloigner le plus loin possible. Alors j’attends que les portes se referment en claquant, que les voitures de mes parents s’éloignent dans des directions opposées, et je quitte mes couvertures encore chaudes. Je m’habille d’un vieux jogging noir, revêts un sweat assorti dont je rabats la capuche sur mes cheveux, puis je sors. Sur le parvis de la résidence, l’air vif et frais me fait plisser les yeux et frissonner – je ne me suis pas assez couverte, mais tant pis, je ne ferai pas demi-tour, et, d’un pas décidé, je prends la direction de la forêt voisine sans me retourner. À ma droite, le soleil pointe furtivement, comme le faible reflet d’une lueur d’espoir fugitif se dessinant dans l’horizon de l’aurore naissante, assombrie par d’épais nuages cendrés. Tout en essayant de me calmer, j’inspire l’air chargé d’effluves printanières à grandes goulées, à une cadence effrénée, mais c’est peine perdue d’avance. Lorsque je franchis enfin la lisière des bois, j’accélère le rythme de mes pas, et je cours, je cours. Au fur et à mesure que je m’engouffre dans le couvert protecteur des arbres, mes pensées s’entrechoquent de plus belle, cognant les parois de mon crâne sans le moindre répit ; pourtant, machinalement, je continue à allonger ma foulée sur le sentier défoncé et jonché de feuilles boueuses. Je crois que j’en oublie tout danger, toute peur, que j’oublie les crimes morbides qui ont été associés à cette forêt, les femmes que l’on y a retrouvées carbonisées, découpées en morceaux, à quelques kilomètres de là même ; que j’oublie les éventuels psychopathes qui pourraient se cacher, tapis dans l’ombre à quelques mètres de moi, prêts à surgir. Après tout, tu n'es pas une "courageuse" Gryffondor pour rien, ahah, et le Choixpeau de Pottermore a sûrement lu au plus profond de ton drôle d’inconscient, susurre une petite voix ironique dans ma tête.
Car au fond ce n’est pas le présent et ses risques qui m’angoissent, c’est le futur. C’est la perspective d’ignorer quel tournant ma vie prendra dans un peu plus d’un an lorsque je quitterai mon foyer et la ville qui m’a vue grandir ; mais c’est aussi la perspective d’ignorer où j’habiterai, avec qui, quelles études j’aurai commencées, et dans quel but. C’est, enfin, peut-être la perspective de grandir tout court qui m’effraie, la perspective de devoir bientôt voler de mes propres ailes et d’être confrontée à mes responsabilités futures, de devoir faire des choix dont je sais d’ores et déjà qu’ils seront difficiles. C’est la peur de perdre ce qui m’était familier et de me retrouver sans repères, perdue, isolée. Voilà tous les sentiments qui ressurgissent, confus, à l’instant où je retrouve ma si chère solitude, celle qui m’est d’ordinaire salutaire, qui me permet de réfléchir froidement, à l’écart de tout problème, mais qui, dans le cas présent, ne me procure qu’une sensation de vertige tourbillonnante. Je me sens vulnérable, perdue dans cette forêt trop sombre et trop étouffante. Dans le ciel, les timides rayons de soleil qui perçaient tout à l’heure ont maintenant disparu – j’ai presque l’étrange sentiment que l’atmosphère pesante que je cherchais à fuir m’a suivie jusqu’ici.


La petite clairière où je me suis arrêtée après ma course folle est déserte, morne, vierge de toute empreinte. Je n’entends ni les oiseaux chanter, ni la moindre branche craquer, ni la moindre feuille remuer dans les arbres, mais je choisis malgré tout l’endroit pour m’accorder un répit et me glisse ainsi le long d’un tronc bancal recouvert de mousse. J’enfouis mon visage entre mes genoux remontés et, lentement, je passe en revue les images qui m’assaillent avec rage. Lentement, dans le silence assourdissant, je laisse exploser les craintes qui agitent mon crâne et que je tentais jusque-là de brider. Mais je finis par me raisonner, petit à petit, et je me reprends d’une main de maître jusqu’à ne plus rien laisser paraître extérieurement de mes émotions. Il faut que j’arrête de me ronger les sangs pour les autres et pour des interrogations sans réponses.
Alors que je termine de ruminer ces mêmes pensées moroses, la pluie se met brusquement à tomber à verses et le vent se lève, glacial et violent. Je me prends une giclée de gouttes en plein visage, et, malgré ma capuche, mes cheveux sont rapidement tout emmêlés dans mon dos, rendus poisseux par l’eau dégoulinant de mon cou. J’attends que l’averse passe, réfugiée sous un cèdre majestueux ; mais très vite, elle dégénère en orage, et je n’ai pas d’autre choix que de me mettre à courir à travers les bois pour rentrer chez moi, échevelée et tremblante, tandis que le tonnerre proche gronde et que la foudre pourrait me tomber dessus à n’importe quel moment. J’ai vraiment l’air d’une parfaite inconsciente, je m’en rends compte, maintenant.
Une fois arrivée, au lieu de remonter enfin à mon appart’, je m’arrête au porche couvert de ma résidence, et je me laisse tomber sur les marches, fébrile, le regard rivé aux nuages noirs qui zèbrent le ciel anthracite. J’ai depuis mon enfance la curieuse fascination des orages, et j’aime plus que tout contempler la trame des éclairs déchirant l’harmonie du ciel en un fracas tumultueux – ce déchaînement violent d’éléments contre lequel on ne peut rien faire m’apaise indéniablement. Alors je reste là, prostrée sur mes marches mais rassérénée, à l’abri des regards, comme protégée de tous, sauf de cette pluie battante qui lave tout, les douleurs, les chagrins, les joies, et qui est un peu en soi l’occasion d’une possible rédemption. D’une renaissance.

dimanche 18 mars 2012

Les mots

Il y a tellement de choses dont j’aimerais parler en ce moment. Que j’aimerais pouvoir écrire, crier à la terre entière de toutes mes forces. Mais je n’y arrive pas. J’entame des dizaines de posts avant de m’avouer vaincue au bout de cinq minutes ; je griffonne des bouts de phrases sans queue ni tête à longueur de journée sur mes cahiers, mon trieur, mon agenda ; pourtant, je ne sais plus quoi dire, je perds mes mots. Ces derniers affluent et se brisent dans ma gorge avec la puissance du ressac, clapotent quelques secondes, mais avant que je puisse les attraper, les prononcer, ils se retirent déjà à toute vitesse, m’échappent inéluctablement, aussi rapides et traîtres que la marée descendante. Et je reste là, amère, impuissante et muette, assistant à cette fuite inexplicable. Mais après tout, peut-être est-ce ce qui me va le mieux, le silence. De ne rien trouver à écrire, à dire. Mieux vaut se taire que de parler inutilement. Car même en cours, je reste souvent mutique, adossée à la fenêtre et laissant mon regard vagabonder au-dehors, perdue dans l’entrelacs de mes pensées. Alors les profs s’indignent de mon prétendu je-m’en-foutisme, ne décolèrent pas, ponctuant régulièrement mes bulletins de perles vengeresses telles que "Claire ne participe pas !", "quand vous mettrez-vous à parler en cours, jeune fille ?", "votre oral est bien effacé, c’est regrettable", "vous pourriez apporter tellement à la classe !". "Comment ?, devisent-ils entre eux. La première de la classe, qui ne participe pas ? Quel gâchis ! On dirait presque qu’elle cache quelque chose..." Non, je n’invente rien pour le coup – j’aimerais bien. Je les avais entendus une fois, dans le couloir, en pleine discussion... à mon propos. Charmant.
Enfin, certains verront dans mon comportement de la timidité, mais ce n’est que de la flemme. Je ne suis pas de celles et ceux qui interviennent à tort et à travers sans réfléchir ; moi, bien qu’étant de nature impulsive les rares fois où je prends la parole en public, quand il s’agit d’écrire, je deviens une autre personne, intransigeante avec elle-même. Il m’arrive de tourner mes phrases dans tous les sens possibles dans ma tête, puis finalement, lorsque j’arrive à une forme qui me plaît, je tape tout d’une traite sans me relire, je compose comme je respire. Il n’en reste que j’ai toujours aimé écrire. C’est peut-être la seule chose dans laquelle je me défends un peu, la seule chose à laquelle je peux prétendre ne pas être vraiment trop mauvaise, malgré mes phrases horriblement longues et pompeuses. Quand j’étais petite, je me rappelle, je voulais devenir écrivain. Je volais le moleskine de mon grand-père lorsque je rentrais de l’école, et, cachée dans un coin du jardin, d’un geste précautionneux, je parcourais les pages vierges au toucher si doux, caressais la couverture noire. J’ai depuis longtemps l’étrange fascination des pages blanches. Je rêvais de les remplir de mon écriture en pattes de mouche, assise là dans l’herbe, suçotant mon stylo mais ne sachant que dire qui soit digne d’être transposé dans ce carnet. J’avais pourtant des histoires plein la tête, ah ça oui, elles m’assaillaient littéralement, ces histoires. Lors de mes nuits d’insomnie, je rêvais d’orques et de Nazgûl se dissimulant sous mon lit, puis des vampires m’apparaissaient dans la pénombre environnante, se penchant sur moi, m’entourant de leurs grandes silhouettes fantomatiques et glacées. Terrifiée, je resserrais la couette autour de moi, ne laissant dépasser que mes yeux alertes et brillants. Lorsque l’aube arrivait enfin, il me semblait alors entendre les sourds vagissements lointains des loups garous, que le vent portait depuis la forêt, les faisant résonner comme s’il se fût agi d’un lugubre concert. Le cauchemar était complet. J’avais quoi raconter.

Aujourd’hui même, je me demande ce que ça m’apporte véritablement d’écrire. Je m’expose ici au regard de tous sur ce blog, mais je crains paradoxalement le jugement de ceux qui me connaissent. L’autre jour, ma mère a lu mon journal, dans lequel j’écris bien des choses intimes. Je l’avais négligemment laissé traîner sur mon bureau le matin, et l’après-midi, en entrant dans ma chambre, je suppose qu’elle n’a pu s’empêcher d’y jeter un coup d’œil curieux. Et je la hais pour cela. Je la hais d’avoir voulu s’incruster dans ma vie, d’avoir découvert tout ce que je lui cachais en mon âme et conscience, d’avoir tout lu sans la moindre gêne. Je ne veux plus la voir pour le moment tant j’ai du mal à pardonner une telle intrusion. Maintenant, je me mure encore plus dans le silence. Dans ce silence si salutaire. Et je regarde ce putain de carnet, toutes ces pages noircies de mon écriture, de mes mots soigneusement alignés les uns à côté des autres. Presque toute mon existence rassemblée en une série de carnets que je tiens depuis mes dix ans. Amitiés, conneries, secrets. C’est dingue. Je me suis sentie furieuse, mais surtout vide, mise à nue, vulnérable.
C’est comme si mes propres mots m’avaient trahie. Et en même temps, je les ai perdus, ces mots-là.